Lumière nouvelle sur le péché de saint Patrick.
jeudi 1er décembre 2011
par Annie WELLENS

Tu es le premier, Bacchus, ami de toujours, à qui j’annonce cette nouvelle dont je ne sais si elle me réjouit ou me désole. Dois-je taire ou non ce que je viens d’apprendre ? Le fait de poser la question devant toi t’implique déjà dans ma décision future. La fréquentation assidue des Apophtegmes de nos Pères du désert nous a enseigné, à l’un comme à l’autre, la nécessité illuminatrice de mettre au jour nos « pensées » par l’ouverture du cœur, et ton affectueuse perspicacité a sans aucun doute déjà deviné le vertige qui me prive de ma stabilité coutumière, au point de refuser à ma Vera le verre de vin aromatisé qu’elle me proposait en attendant le repas du soir.

Je l’ai entendu murmurer en s’éloignant vers la cuisine : Dieu, viens à son aide, Seigneur, viens vite à son secours. Elle n’invoque jamais à la légère la Source suprême de tous les biens, et signifiait par là son inquiétude à l’égard de ma santé spirituelle qu’elle voyait – plus clairement que moi-même – décliner depuis que j’attendais une réponse à des missives envoyées à l’actuel abbé de Bangor, le monastère irlandais fondé par Comgall, mort, quant à lui, voici une cinquantaine d’années [1]. Je souhaitais obtenir des renseignements sur les écrits de Patrick, espérant y trouver, en-dehors de sa Confession dont plusieurs copies plus ou moins fiables circulent, des hymnes encore inconnues. Pendant que j’attendais impatiemment sa réponse (et, déjà, cette impatience aurait dû m’alerter) l’Adversaire m’a tendu un piège, que je reconnais de manière encore plus flagrante en te le narrant. Je ne pensais plus qu’à cette découverte qui, si elle était confirmée, ferait de moi l’inventeur d’un Patrick hymnographe. Je rêvais d’une révélation fracassante que je transmettrais aux épiscopes de notre Golfe des Pictons, petite portion bien vivante de la « Gaule chevelue », une appellation que je continue de privilégier, toute romanisée et maintenant francisée soit-elle.

Enfin, la réponse arriva, convertissant mes rêves en illusions, l’abbé de Bangor ne me laissant aucun espoir quant à l’attribution d’hymnes à Patrick. L’incantation irlandaise, Lorica, la « Cuirasse », curieuse invocation à la Trinité, dont il me joignait le texte, ne trouvait même pas grâce à ses yeux, le langage étant davantage celui de nos contemporains irlandais que celui de leur évangélisateur. Une fois mes illusions dissipées, alors que je me croyais en paix, je lus la deuxième partie de sa lettre, et voici que l’Adversaire reprit le dessus. L’abbé m’écrivait qu’il connaissait la nature du péché dont fait mention Patrick dans sa Confession : ses adversaires, alors qu’il était évêque, trouvèrent contre [lui] un prétexte vieux de trente ans, un aveu qu’[il avait] fait avant d’être diacre. L’âme abattue par l’inquiétude, [il avait] confié à un ami intime une action accomplie lorsqu’[il était] enfant, accomplie un seul jour, et même une seule heure, parce qu’[il n’était] pas encore robuste [2]. L’ami intime avait trahi la confiance de Patrick en révélant la confidence aux ennemis de l’évêque, sans que jamais on ne connut publiquement la teneur de ce péché. Rongé par la culpabilité, l’ami perfide avait laissé à son tour une « Confession », beaucoup plus courte que celle de son ami trahi, qu’il avait glissée sous la porte du monastère de Bangor. On y lit que l’action accomplie par Patrick ressemble analogiquement à l’habitude coupable prise par la mère d’Augustin, alors qu’elle n’était qu’une petite fille : chargée de remplir la cruche de vin à la cuve, avant les repas familiaux, elle prit plaisir, d’abord par jeu, puis par goût, à en prélever quelques gouttes pour son usage personnel, et c’est ainsi que de petite gorgée quotidienne en petite gorgée supplémentaire […] elle en prit l’habitude, se laissant aller à lamper, avidement, des coupes pratiquement pleines de vin pur, comme l’écrira plus tard le fils de Monique dans ses Confessions. Patrick, lui, par jeu, construisit un appareil à distiller, et à partir de céréales, composa une « eau de vie » [3] qu’il goûta sans discontinuer pendant une heure, sa faiblesse physique l’empêchant d’aller plus avant dans l’expérience, ce qui concorde avec ce qu’il exprime des effets de cette malheureuse expérience qu’il ne nomme pas.

Dois-je ou non révéler ce que je sais ? Mais, si oui, quel prix accordera-t-on alors aux visions et révélations racontées par l’évêque d’Irlande ? Ne risque-t-on pas de voir leur auteur soupçonné, par des malveillants, d’avoir continué à s’adonner à « l’eau de vie » génératrice d’images et de voix étranges ? Je suspends mon jugement jusqu’à réception du tien, en priant Celui que suppliait l’auteur hélas ! anonyme de la Lorica : Je me lève aujourd’hui […] par le bouclier de Dieu pour me protéger / l’armée de Dieu pour me sauver / des filets des démons / des séductions des vices / des inclinations de la nature / de tous les hommes qui me désirent du mal / de loin et de près / dans la solitude et dans une multitude.

Bessus

[1] Cette précision permet de dater enfin la correspondance entre Bessus et Bacchus : milieu du VII ème siècle.

[2] Les lecteurs du XXI ème siècle se reporteront avec profit à la Confession et Lettre à Coroticus, Saint Patrick, Sources Chrétiennes n° 249.

[3] ou uisce beatha en irlandais qui donnera whisky en anglais.