Entretien avec... Marc MILHAU
jeudi 10 mars 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Marc Milhau, vous êtes bien connu des participants des colloques de La Rochelle, et plus récemment, des Petites Journées de Patristique de Saintes où vous nous avez initié aux « vertus » de saint Martin et à celles de son mentor, l’évêque Hilaire de Poitiers. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ces grandes figures de la Gaule chrétienne du IVe siècle ?

Je ne me serais pas intéressé, à partir de ma vingt-deuxième année, à la littérature latine chrétienne, si je n’avais pas été chrétien et si je n’avais pas aimé les langues anciennes, grec et latin. Chrétien, je l’étais, parce que j’étais baptisé, que j’avais été élevé dans une famille chrétienne (du moins partiellement chrétienne), et que, peu ou prou, j’ai toujours aimé le Christ et l’Eglise. Quelques années avant 1968, dans ma paroisse de Cazals (Lot), auprès de son curé, Pierre Delfour, dans le sillage de Vatican II et de la réforme liturgique, j’ai découvert l’Ancien Testament et saint Paul. Les connaissais-je avant ? Je n’ose le dire. Il me paraît sûr que l’heureuse innovation introduite par le concile dans la première partie de la messe m’a fait prendre conscience, dans mon adolescence, de ce que j’allais plus tard retrouver dans la littérature patristique : l’unité et la continuité de l’Ecriture, de la Genèse à l’Apocalypse.

Parallèlement, je m’engageais dans des études de lettres. L’effort qui m’était demandé pour comprendre les textes latins et grecs finissait par porter quelques fruits. Ma foi et mes études se rejoignirent quand, en 1975, préparant l’agrégation de lettres classiques, je lus et étudiai sous la direction de M. J.-C. Fredouille l’Octavius de Minucius Felix. Dès lors, pour moi, ne se posait plus aucune question quant à l’utilité ou l’actualité des langues anciennes : elles recélaient toute une littérature, qu’il ne me restait plus qu’à découvrir, qui me permettrait de mieux connaître la religion dans laquelle j’avais grandi et qui donnait un nouvel intérêt à ce qui jusqu’alors n’était pratiqué que sur le mode d’exercices universitaires : version, thème, explications de textes.

Comme il n’y avait pas, au programme de l’agrégation de lettres en 1975, d’auteur grec chrétien, je portai d’abord mon attention sur la littérature latine chrétienne. Celle-ci était présentée, dans son ensemble, dans le petit volume de la collection Que sais-je ? de M. J. Fontaine. C’est là que je découvris que la Gaule avait aussi contribué à l’éclat de la première littérature chrétienne, en la personne d’Hilaire de Poitiers. L’éloignement dans le temps était compensé pour moi par une certaine proximité géographique. Si Hilaire n’était pas mon contemporain, du moins était-il un peu mon compatriote. Cela tout à la fois avivait ma curiosité et me rassurait.

C’est dans ces dispositions d’esprit, un peu naïves, que je rencontrai, vers la fin de l’année 1976, le maître des études hilariennes depuis la parution de son livre en 1968, Hilaire de Poitiers avant l’exil : Jean Doignon. Cette rencontre fut décisive. Je ne crois pas me tromper en disant que lui aussi entretenait sa foi par ses études et ses études par sa foi. C’est lui qui fut mon maître et mon guide dans l’œuvre d’Hilaire de Poitiers, dans la recherche universitaire et dans la littérature chrétienne. Grand était alors mon désir de faire sur un texte d’Hilaire de Poitiers le travail d’édition que deux ans auparavant j’avais vu faire à Toulouse sur le poème d’Aviénus, Les Phénomènes d’Aratos, par un grand maître et un grand pédagogue : M. J. Soubiran. A mon désir accéda Jean Doignon qui me confia le Commentaire d’Hilaire de Poitiers sur le psaume 118.

C’est ainsi que nous vous devons la traduction du « Commentaire du Psaume 118 » d’Hilaire [1]. Vous intervenez d’ailleurs à la Petite Journée de Patristique consacrée à l’évêque de Poitiers à propos de son « Commentaire sur Matthieu ». Quelle peut être l’actualité ou l’intérêt de tels textes pour des lecteurs du XXIe siècle ?

Si je n’oublie pas le charme que peuvent exercer immédiatement ou par l’intermédiaire d’heureuses traductions de grands textes patristiques comme les Confessions de saint Augustin ou les Hymnes d’Ambroise, l’actualité ou l’intérêt de la plupart des textes patristiques ne saute pas aux yeux. Il est nécessaire d’entrer dans ces textes par un apprentissage. Un enseignement oral reçu d’un maître, des lectures complémentaires, un effort personnel sont d’indispensables clés pour découvrir et apprécier ces textes qui, s’ils nous demeurent proches par un fond qui n’a pas varié, nous restent étrangers par la forme, par des références culturelles que nous n’avons plus, par des préoccupations qu’ils expriment et qui ne sont plus les nôtres aujourd’hui. Mais l’effort est payant, et il est bon, me semble-t-il, de prendre du recul par rapport à son temps, non pour s’en abstraire, mais pour ne pas en être prisonnier.

Où en est-on justement de la traduction de l’œuvre d’Hilaire de Poitiers ?

Une petite visite sur le site des Sources Chrétiennes vous montrera que tous les textes d’Hilaire de Poitiers, à l’exception des Hymnes, sont en cours de traduction en français. Au cours des siècles précédents, on a édité les textes d’Hilaire de Poitiers, sans les traduire, mais en les accompagnant parfois de notes explicatives très intéressantes (je pense à l’édition des Mauristes). Le XXe et le XXIe siècles remédient à cette absence de traduction, faisant ainsi connaître Hilaire à un plus grand nombre de lecteurs.

Vous avez également publié un livre posthume de Jean Doignon, « Hilaire de Poitiers, disciple et témoin de la vérité » [2] à la demande de sa famille. Pouvez-vous rappeler à nos amis internautes quelle a été cette grande figure des études hilariennes ?

J. Doignon (1922-1997) a été, dans la deuxième moitié du XXe s., le grand travailleur dont l’effort a d’abord permis de lire et de comprendre les textes d’Hilaire antérieurs à l’exil : les premières pages du De Trinitate dans lesquelles Hilaire évoque sa quête de Dieu, le Commentaire sur Matthieu, le début de l’ouvrage que nous appelons l’Opus Historicum dans lequel Hilaire, partant du cas d’Athanase et de son cas personnel, a sans doute voulu retracer l’histoire de la crise arienne, en l’éclairant par un certain nombre de documents. Quelques-uns d’entre eux ne sont connus que parce qu’ils ont été conservés dans ce livre.

La connaissance qu’avait J. Doignon du premier Hilaire le disposait à connaître et à faire connaître Hilaire pendant et après l’exil. Il l’a fait par des études spécialisées et par un livre posthume, dont vous avez rappelé le titre. J. Doignon a aussi beaucoup étudié saint Augustin dont il a édité deux traités : La Vie Heureuse et L’ordre. Le privilège de la connaissance de l’œuvre d’Hilaire, J. Doignon l’a partagé en son temps avec le jésuite hollandais, P. Smulders, éditeur du De Trinitate, après avoir été l’auteur d’un livre sur la Théologie trinitaire de saint Hilaire de Poitiers.

Actuellement, travaillez-vous toujours les textes d’Hilaire ou est-ce un autre Père latin qui retient toute votre attention ?

Sans perdre de vue Hilaire de Poitiers, je me suis intéressé ces dernières années à Sulpice Sévère, à la Vita Martini et à Martin, dont vous m’avez donné la possibilité de parler à La Rochelle lors du colloque sur les ministères. Mon intérêt s’est aussi porté sur un texte que j’ai présenté lors du dernier colloque à La Rochelle, à propos des dissidents : la lettre écrite par les évêques orientaux après l’échec du concile de Sardique (343), lettre que seul nous a conservée Hilaire de Poitiers.

Merci Marc Milhau.

[1] Hilaire de Poitiers, « Commentaire sur le Psaume 118 », Texte critique, traduction, index et notes par Marc Milhau, Sources Chrétiennes n° 347, Ed. du Cerf, 1998.

[2] Jean Doignon, Hilaire de Poitiers, disciple et témoin de la vérité, collection des Etudes Augustiniennes, Paris, 2005