Rencontre avec... Marie-Laure CHAIEB
lundi 10 janvier 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Marie-Laure Chaieb, vous êtes professeur de patristique à l’Université catholique de l’Ouest (Angers). Quels sont pour vous les enjeux et les défis de cet enseignement en ce début de XXIe siècle ?

Pour moi, les enjeux majeurs de l’initiation à la patristique au sein d’un cursus de Théologie sont de prendre conscience que la théologie ne peut s’écrire au singulier, et qu’elle ne « tombe pas du ciel ». Comment considérer la théologie comme monolithique quand on fait l’expérience, par les textes, de la façon si personnelle dont chaque Père rend compte de sa foi ? La théologie d’un Grégoire de Nysse, d’un Augustin, d’un Jean Chrysostome sont chacune fascinantes à découvrir mais elles nous apprennent surtout que ces Pères répondaient à des besoins pastoraux précis liés à leur contexte. Impossible de faire l’économie de leurs réalités environnantes pour saisir authentiquement leur pensée. En cela, leurs théologies sont plurielles et contextuelles. Et pourtant quelle merveille de voir se dessiner à travers les formulations particulières, une ligne de pensée continue qui manifeste la « consonance » avec l’Evangile. Le défi pour moi se situe ici, à la jointure entre l’incarnation historique de leur pensée et le magnifique exemple de consonance avec l’évangile qu’ils continuent de nous donner. Le défi à relever pour nous serait de formuler, à leur suite, une théologie adaptée aux questions d’aujourd’hui qui puisse se réclamer de la même fidélité.

Comment caractériseriez-vous les attentes ou les centres d’intérêts des étudiants suivant les cours de patristique ?

Je pense que le cours de patristique est abordé par une majorité d’étudiants arrivant à la faculté comme un cours sur les grandes personnalités dont on a tous entendu parler : une visite guidée parmi les grands noms de la théologie antique. Mais très vite les étudiants s’aperçoivent qu’il s’agit de bien autre chose qu’une visite de musée (même si le cours peut être illustré par quelques icônes ou mosaïques). Avec les Pères, c’est en fait les origines de l’histoire de la théologie que nous découvrons : initiateurs des méthodes théologiques, de l’inculturation, et du processus de Tradition vivante, les Pères ne peuvent pas être étudiés comme des objets morts ou des fossiles, puisqu’ils forgent et lèguent la façon dont nous continuons à faire de la théologie aujourd’hui. Les étudiants expriment souvent ce déplacement d’intérêt lorsqu’ils soulignent la « modernité » des Pères.

Comment des passerelles peuvent-elles se créer entre votre discipline et d’autres matières enseignées au sein de l’Université ?

Nous avons la chance au sein de l’UCO-Angers d’avoir pour voisins de campus l’Institut d’Art, Lettres et Histoire. Les passerelles sont favorisées par des Parcours en sciences religieuses qui permettent à ces étudiants et à d’autres de suivre des cours à la faculté - dont ceux de patristique- à l’intérieur de leurs licences propres. C’est une opportunité à saisir de part et d’autre ; personnellement je trouve la présence de ces étudiants très enrichissante pour la pédagogie du cours.

Au centre de votre propre recherche, nous retrouvons souvent Irénée de Lyon – c’est d’ailleurs à ce Père de l’Eglise que vous avez consacré une belle communication lors du dernier colloque de La Rochelle [1] et on peut aussi lire de vous sur le net un autre texte, très éclairant, sur la connaissance de Dieu au temps d’Irénée [2] -, comment est né ce « compagnonnage » avec Irénée de Lyon ?

Après tant d’années à lire Irénée, je reste fascinée par sa théologie. Au fil de mes études, puis pour ma thèse, et pour des articles ou des colloques aux sujets variés, l’étude de la théologie d’Irénée ne cesse de me « parler ». C’est d’ailleurs l’histoire de ce dialogue - ou de ce « compagnonnage » - que j’ai pu retracer dans un ouvrage à paraître au Cerf, dans la collection de l’Abeille. J’y développe surtout son anthropologie, prodigieuse d’optimisme et de dynamisme : un véritable remède contre la grisaille de nos crises.

Vous vous intéressez également au « modèle des cieux » à l’intérieur du monde biblique. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Quand notre équipe la Bible et ses lectures s’est emparée de ce thème de recherche à partir de Ex 25, 40 , nous étions loin de nous imaginer à quel point la quête serait jalonnée de surprises : les auteurs bibliques pensaient-ils vraiment qu’il existe un modèle du Temple dans les cieux ? Comment se représentaient-ils ce modèle ? D’où leur venait cette conviction ? Quel lien peut-on établir avec la formule « sur la terre comme au ciel » passée dans le Nouveau Testament ? Nous invitons d’ores et déjà les amis de Caritaspatrum au colloque de juin 2012 où nous exposerons nos conclusions, car les lectures patristiques de ce thème seront largement traitées.

Merci Marie-Laure Chaieb.

[1] « L’appartenance à l’Eglise dans le débat entre Irénée de Lyon et les gnostiques » in Les Pères de l’Eglise et les dissidents, La Rochelle, CaritasPatrum édition, 2010 pp. 47-64

[2] http://www.theolarge.fr/spip.php ?article28