Rencontre avec... Marie-José DELAGE
mercredi 10 novembre 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Mme Marie-José Delage, vous venez de nous offrir une très belle Vie de Césaire d’Arles dans la prestigieuse collection des Sources Chrétiennes [1], collection dans laquelle vous aviez déjà publié les Sermons au peuple de ce même évêque [2]. Pourriez-vous nous nous retracer l’origine d’un tel projet éditorial qui nous renseigne tant sur l’histoire de la Gaule à la fin de l’Antiquité que sur l’émergence de nouvelles sensibilités spirituelles qui vont compter durablement dans l’histoire de l’Eglise ?

Au cours d’une visite à Arles, un collègue, passionné par la Provence, m’amena devant ce qui était alors l’Asile saint Césaire et me parla de cet évêque du VIe siècle qui avait fondé à cet endroit même un monastère de femmes destiné à durer jusqu’à la Révolution. Mortifiée de ne pas le connaître, je me suis plongée, dès mon retour à Paris, dans la lecture des Sermons qui venaient d’être réédités dans le Corpus Christianorum. A ma surprise, je les trouvais écrits dans un latin relativement facile à lire et les Sermons au peuple, en particulier, m’apportaient de nombreux détails sur une période qui m’intriguait et que je connaissais mal. La lecture de la Vita et celle de la Règle aux moniales acheva de me convaincre de l’importance de cet évêque, à une époque charnière de l’histoire de notre pays et de son rôle dans l’histoire de l’Eglise. Sa personnalité m’attirait et, encouragée par le professeur Marrou, je commençais à étudier et à traduire les sermons, remettant à plus tard, lorsque j’aurais acquis une connaissance plus directe de l’homme et du pasteur, l’étude de la Vita.

Qui est Césaire lorsqu’il est appelé à la tête de l’Eglise d’Arles en 502 ?

Lorsqu’il est appelé à la tête de l’Eglise d’Arles en 502, Césaire est pratiquement un inconnu pour les Arlésiens. C’est un étranger à la Provincia, un moine pauvre – il a renoncé à ses biens en entrant à Lérins - un homme jeune – il n’a guère plus d’une trentaine d’années – et un intellectuel qui a rejeté les ornements de la culture classique. De plus c’est un ascète et son parent, l’évêque Eone, a désiré en faire son successeur afin qu’il rétablisse la discipline ecclésiastique qui s’était relâchée. Il n’y avait pas là de quoi séduire la population ni le clergé. Cela explique les difficultés de son élection et l’opposition d’une partie au moins du clergé, opposition qui se manifestera à plusieurs reprises durant les dix premières années de son épiscopat. En revanche, Césaire a pour lui un groupe d’aristocrates cultivés, proches d’Eone, qui ont su discerner en lui un être d’exception.

La Vie de Césaire d’Arles nous rappelle l’importance primordiale que revêt la prédication chez l’évêque provençal, ce dont témoignent éloquemment les collections de sermons que nous conservons de lui. Pourquoi une telle insistance sur la prédication et comment cela va-t-il se réaliser concrètement ?

Conscient de la multiplication des paroisses rurales et de son importance pour la christianisation du pays, Césaire veut atteindre cette population encore imbibée de culture païenne. Comment le faire sinon par la parole ? Il croit en son efficacité, à condition que cette parole soit directement accessible aux auditeurs. Il faut les catéchiser en partant de leurs activités, de leur vie, en répétant souvent et simplement les mêmes vérités. Mais qu’est-ce qu’une prédication par an ? Ce qu’il faut, c’est une prédication continue, au moins hebdomadaire. Or il est physiquement impossible pour un évêque de visiter aussi souvent ses paroisses.

Césaire parvient à faire accepter par ses collègues, au concile de Vaison de 529, deux décisions extrêmement importantes : désormais les prêtres auront mission de prêcher dans leurs églises, en ville et à la campagne, comme les évêques ,et ils devront se préoccuper de former de jeunes lecteurs susceptibles un jour de les remplacer. Lui-même donne l’exemple en consacrant une partie de son temps à l’éducation des clercs arlésiens. D’autre part, se rendant compte du manque de préparation des prêtres, Césaire rédige et distribue un nombre considérable de sermons que, faute de mieux, ceux-ci pourront lire à leurs paroissiens

Au Ve siècle, des évêques et des moines en Provence s’élèvent contre certaines propositions d’Augustin d’Hippone et de ses épigones quant à la grâce et la liberté de l’homme. Et cela n’alla pas sans créer troubles et remous… Pouvez-vous nous rappeler comment Césaire d’Arles mit fin à cette épineuse querelle théologique au Concile d’Orange en 529 ?

Césaire envoie à Rome un avant-projet de concile sur la grâce et le libre-arbitre. Le projet, revu et amendé, lui revient. A l’occasion de la consécration, en 529, d’une église construite à Orange par le patrice Libère, Césaire réunit un concile où 14 évêques et 8 laïcs de haut rang cosignent 25 canons, pour l’essentiel venus de Rome, déclarant notamment que la foi est un pur don de Dieu et qu’une grâce préventive est nécessaire pour aller vers le bien . Il envoie le tout à Rome, où le pape Félix étant mort, c’est son successeur Boniface II , qui en 531, ratifie les décisions du concile et par son rescrit, lui donne une portée universelle.

A l’origine du concile d’Orange serait le concile de Valence dont seule parle la Vita et dont nous ignorons la date. Ce concile, réuni par le métropolitain de Vienne et auquel Césaire, malade, n’a pas assisté, a rejeté la position de Cyprien de Toulon, qui le représentait. Malgré A. Malnory et L. Duchesne, il semble cependant très probable qu’il a eu lieu avant celui d’Orange et c’est à quoi se rallie maintenant la majorité des chercheurs. Le concile d’Orange serait en fait une réponse à celui de Valence. Une autre question qui n’est pas encore vraiment tranchée, est celle de l’origine des canons qui ont fait l’aller-retour entre Arles et Rome, mais cela ne change rien au rescrit de Boniface.

Après l’édition des Sermons et de la Vie de Césaire, qu’en est-il de l’édition de la Correspondance du grand évêque d’Arles ?

La correspondance de Césaire, qui nous est parvenue, est peu abondante mais fort intéressante, en particulier pour l’histoire de l’Eglise au VIe siècle. Dom Courreau s’y était consacré à la fin de sa vie et en avait beaucoup avancé la traduction et les notes. A ma connaissance, personne jusqu’à présent, n’a repris son travail, pas même un de ses confrères de Ligugé, mais je reconnais qu’il est bien difficile de reprendre une œuvre ébauchée par quelqu’un d’autre.

Merci Mme Marie-José Delage

[1] Vie de Césaire d’Arles, Texte critique de Dom G. Morin — Introduction, révision du texte critique, traduction, notes et index par Marie-José Delage, professeur émérite à Smith College (Northampton, Mass.) avec la collaboration de Marc Heijmans, Sources Chrétiennes n° 536

[2] Sermons au peuple. Tome 2, Sermons 21 à 55, Sources Chrétiennes n° 243, 1978 ; Sermons au peuple. Tome 3, Sources Chrétiennes n° 330, 1986