Coup de tonnerre.
lundi 1er juin 2009
par Annie WELLENS

Bienheureux Bacchus qui as su prolonger chez toi les effets bénéfiques de notre dernière rencontre, je viens, pour ma part, de traverser d’obscurs moments. Alors que je devais travailler paisiblement à l’hymnaire que l’on m’a demandé, je fus bouleversé par un événement qui menace la paix d’un monastère qui m’est cher. Plus j’y pensais, plus je me sentais affecté et moins j’entrevoyais de lumière. Tel un naufragé perdu dans un océan hostile je m’accrochais à la seule planche de salut que j’avais trouvée, la Psychomachie de notre habile Prudence dont certaines langues trop bien pendues proclament qu’il est meilleur chrétien que poète. Les 68 trimètres iambiques et les 915 hexamètres de son poème te donnent la mesure de la profonde déréliction où je me trouvais (il serait plus juste de dire « où je me perdais »). Mais voici, ô grâce de l’amitié, que le simple fait de me décider à t’écrire me reconduisit au livre en ses pages les plus résistantes. Souviens-toi : ...ô bon guide, ce n’est pas privés de grandes vertus et démunis d’énergie que Tu as exposé les Chrétiens aux ravages des vices : Tu fais toi-même combattre des escadrons sauveurs dans notre corps assiégé ; Tu armes toi-même notre esprit de moyens excellents pour lui donner la force d’attaquer pour Toi et de vaincre pour Toi ceux qui se jouent du cœur. Le moyen de vaincre est évident, s’il m’est permis de dépeindre l’aspect même des vertus et les monstres qui les affrontent corps à corps en ennemis.

Sache, ami fidèle, que les monstres rôdant autour de Lucoteiacum, premier monastère fondé chez nous par notre Martin vénéré, appartiennent à ces lions cherchant qui dévorer afin d’accroître leur fortune et leur plaisir. Ils ont jeté leur dévolu sur un terrain mitoyen du monastère pour y construire des thermes, estimant que dans un proche avenir de riches clients apprécieront de trouver à la campagne des bains publics leur offrant tout ce dont ils peuvent rêver dans le domaine des soins du corps. Tu sais comme moi (notre jeunesse fut d’abord turbulente…) jusqu’où peuvent aller certains soins du corps… Marchant hardiment dans les sentiers de la perversion, ces démons osent joindre dans la présentation de leur projet la paix monastique à la sérénité corporelle. J’ai lu dans un de leurs libelles que la proximité des moines serait un « argument de vente supplémentaire » : ainsi s’expriment-ils, dans un langage emprunté aux Francs, et n’y vois là aucun hasard, ils repèrent en eux une nouvelle « cible commerciale », toujours selon le vocabulaire en vogue. Leur établissement se nommera Ataraxia (je ne suis pas sûr qu’ils entendent vraiment le grec, mais le nom sonne bien à leurs oreilles ignorant la rougeur de la honte) et se définira comme un lieu de métamorphose où le Gaulois et le Franc entreront hirsutes et sortiront, sinon en toge, du moins policés. Je suis étonné qu’ils ne mentionnent pas les Wisigoths, mais il est vrai que depuis leur défaite à Vouillé, ils se font plutôt rares.

D’après les plans les fenêtres du réfectoire des moines donneront sur la palestre. Je te laisse imaginer les spectacles indécents qu’ils auront sous les yeux, d’autant plus que les femmes, comme les hommes, seront accueillies. A ma grande surprise, Vera, à laquelle je faisais part de mon indignation, a manifesté, après m’avoir écouté, une franche hilarité, et comme je lui en demandais la raison, m’a répondu qu’il valait mieux que les moines aient vue sur la palestre où les pratiquants d’exercices physiques sont quelque peu vêtus que sur le sudatorium ou le frigidarium où ils le sont encore moins. Et, a-t-elle ajouté entre deux éclats de rire qui m’ont à la fois charmé et agacé, « la tentation combattue participe de la bonne santé des athlètes de Dieu ». Elle se sauva ensuite dans notre verger en me décochant la flèche du Parthe : « Cesse de faire ton Tertullien, tu te porteras mieux… ». Je maudis l’étourderie qui m’avait fait oublier de remettre à sa place dans ma bibliothèque La toilette des femmes. Connaissant l’acuité visuelle et intellectuelle de mon épouse, proche de celle d’Argos aux multiples yeux, j’aurais dû me douter qu’elle ferait le rapprochement entre le livre et l’évènement qui me troublait.

Encombré de moi-même, j’entrepris d’ errer, telle une ombre virgilienne, dans les lieux nouveaux de caritaspatrum. Sage décision qui me valut de prendre une salutaire distance avec mon trouble. Pascal-Grégoire Delage m’aida à poser un regard apaisé sur notre récente histoire avec sa nouvelle étude sur l’Église d’Aquitaine au Ve siècle ou l’art de gérer les transitions. Délivré, je me suis attardé auprès de Christel Freu qui m’apporta d’autres précieux éléments de réflexion en m’enseignant sur les représentations de la société, particulièrement chez les Pères, à travers les siècles qui nous touchent de très près. Après avoir salué Perpétue de Carthage et ses compagnes, j’ai retrouvé le goût du rire avec deux nouvelles chronicae wellensis : De l’usage du pastis en philosophie et L’acédie, quel souci ! Cette dernière résonnait parfaitement avec mon état d’âme antérieur. Je n’avais plus qu’un désir en sortant, retrouver ma Vera au plus vite.

Bacchus, mon ami, je te prie de t’associer à mon action de grâces envers notre Dieu, Père de toutes choses. Qu’Il nous comble encore de ses bénédictions et nous fasse tenir dans les épreuves.

Bessus