Entretien avec... Simone DELEANI
samedi 10 octobre 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Madame Simone Deléani, vous venez de faire paraître aux Editions Augustiniennes une traduction des vingt premières lettres de Cyprien de Carthage [1]. La plupart de ces lettres ont trait à l’impact de la “persécution” de Dèce sur les communautés chrétiennes d’Afrique. Pouvez-vous nous rappeler les circonstances et les enjeux des mesures officielles qui menaçaient les chrétiens ?

C’est au début de son règne, entre septembre et décembre 249, que l’empereur Dèce publia un édit dont le texte ne nous a pas été conservé, mais dont on peut, sans grand risque d’erreur, dire qu’il imposait l’organisation, dans chaque province, d’un sacrifice aux dieux de l’Empire et à la divinité de l’empereur, sacrifice auquel devaient participer tous les habitants, hommes, femmes et enfants, esclaves et hommes libres. Ce faisant, Dèce voulait probablement s’assurer de la loyauté de tous ses sujets, mais devait bien prévoir que des chrétiens désobéiraient et que la sévérité des sanctions qu’ils subiraient, inviteraient les autres à abjurer. L’empereur espérait surtout que les communautés chrétiennes seraient affaiblies et divisées par la défection d’un grand nombre des leurs. Il ne se trompait pas.

Que nous révèle le corpus de Cyprien sur l’attitude et les réactions des communautés et de leurs pasteurs confrontés au brasier de l’épreuve ?

La Correspondance et le traité De lapsis, sur « ceux qui sont tombés » en reniant leur foi, les lapsi, révèlent l’importance du désastre : les chrétiens sont montés en file serrée au Capitole, pour le sacrifice païen. Les autres se sont cachés dans leur maison, ou se sont exilés en abandonnant leurs biens ou ont confessé publiquement leur foi et ont été incarcérés. L’évêque range parmi les “confesseurs” ceux qui ont ainsi évité d’avoir à sacrifier. Lui-même en fait partie, puisqu’il a quitté Carthage deux ou trois mois avant le début de la persécution dans cette cité. De sa retraite, sans doute proche de la ville, il a continué à diriger sa communauté. Dans d’autres communautés, notamment les deux communautés d’Espagne auxquelles s’adresse la Lettre 67, les évêques ont obéi aux ordres de l’empereur. La Correspondance de Cyprien, ses traités sur l’unité de l’Église (De unitate ecclesiae), sur la jalousie et l’envie (De zelo et liuore), témoignent des divisions consécutives à la persécution. Ces divisions se sont produites notamment à propos de la réconciliation des lapsi. Alors que les rigoristes estiment que les lapsi se sont mis définitivement en dehors de l’Église et, au mieux, exigent d’eux, pour leur réintégration, une pénitence plénière, jusque sur leur lit de mort, les prêtres laxistes les admettent d’emblée à la communion. Le prêtre romain Novatien fait sécession en raison de son rigorisme. À Carthage, c’est le prêtre laxiste Félicissimus qui entraîne avec lui une partie de la communauté dont Cyprien est l’évêque.

Et Cyprien lui-même ? Comment réagit l’évêque de Carthage ?

Cyprien quitte Carthage deux mois environ avant l’application, à Carthage, de l’édit de Dèce. De sa retraite, sans doute proche de la ville, il continue à administrer sa communauté. Dans le De lapsis, il présente l’exil volontaire comme une confession de foi. Pour le théologien Cyprien, renier sa foi est une faute irrémissible. Mais pour le pasteur, conformément sans doute à un usage déjà bien établi dans l’Église de Carthage, l’auteur d’une telle faute peut obtenir le pardon en Église, après une pénitence infligée par l’Église. Pénitence plénière, jusque sur le lit de mort, que l’évêque adoucit peu à peu, avant d’en venir à accorder le pardon à tous les lapsi, lorsque, en 252, se prépare une nouvelle persécution (qui n’aura pas lieu).

Une traduction existait déjà de la correspondance de Cyprien dans la collection Guillaume-Budé. Comment s’impose la nécessité d’une nouvelle traduction et quels champs d’investigation vont-ils être mis en œuvre par votre étude ?

La traduction de la Correspondance de Cyprien publiée dans la collection Guillaume Budé, due au chanoine Louis Bayard, date de 1925. Selon l’usage de l’époque, elle est élégante et aisée, mais manque de rigueur. Depuis 1925, la recherche a fait des progrès considérables, notamment dans le domaine de l’histoire des premiers siècles chrétiens. Dans un riche commentaire de la Correspondance, accompagné d’une traduction anglaise, G. Clarke, professeur à l’Université de Canberra, a tiré le meilleur profit de ces progrès [2]. Le moment était donc venu de donner une traduction française nouvelle et de l’accompagner d’un commentaire justifiant l’interprétation présentée. C’est ce que j’ai voulu faire pour les 20 premières lettres. Les 60 lettres suivantes restent à explorer, et je souhaite qu’elles le soient bientôt. J’appelle aussi de mes vœux un Cyprien et la Bible, qui étudierait le texte scripturaire cité par l’évêque et l’interprétation que celui-ci en donne [3].

Vos prochains travaux porteront-ils également sur Cyprien ou vous conduiront-ils vers un autre Père latin, voire une autre réalité de l’Afrique romaine ?

J’espère pouvoir mener à son terme l’édition, avec traduction, introduction et commentaire, du De mortalitate de Cyprien pour la collection des « Sources chrétiennes ».

Merci Simone Deléani.

[1] Saint Cyprien, Lettres 1-20, Introduction, texte, traduction et commentaire par Simone Deleani, Paris, Études Augustiniennes, 2007 (coll. des Études Augustiniennes, Série Antiquité, 182). Voire également S. Deleani, Christum sequi. Étude d’un thème dans l’œuvre de saint Cyprien, Paris : Études Augustiniennes, 1979 (coll. des Études Augustiniennes, Série Antiquité, 157).

[2] The Letters of St. Cyprian of Carthage, translated and annotated by G.W. Clarke, New York, Newman Press (ACW). – Vol. 1, 1984 (ACW 43) : Letters 1-27 – Vol. 2, 1984 (ACW 44) : Letters 28-54 – Vol. 3, 1986 (ACW 46) : Letters 55-66 – Vol. 4, 1989 (ACW 47) : Letters 67-82.

[3] L’ouvrage de M. A. Fahey, Cyprian and the Bible, : a Study in Third-Century Exegesis, Tübingen, 1971, relève les citations, mais commente rarement l’usage qu’en fait Cyprien.