L’Apocalypse sur Arte (Alexandre Faivre)
vendredi 16 janvier 2009
par Alexandre FAIVRE

Il reste au télé-spectateur à regarder, se poser des questions, douter, chercher à comprendre ce qui a pu se passer dans les quatre premiers siècles de notre ère pour qu’aujourd’hui encore de grands savants, exégètes, historiens, passent leur vie à s’interroger sur cette période fondatrice. Avec eux, le spectateur est invité à être critique et à penser tout haut. Pour cela, il faut d’abord se rappeler que l’histoire des phénomènes religieux est une histoire particulière, non pas tant par ses méthodes qui sont celles de l’arsenal des sciences humaines, que par la nature de son objet. Celui-ci touche au plus intime de l’homme et porte toujours une charge importante d’affectivité. De plus, dans les religions faisant appel à un événement fondateur, à une « révélation - apo-calypsis en grec », l’histoire a tendance à devenir norme, ce qui ne facilite ni la confrontation nécessaire des idées, ni l’élaboration de lectures nouvelles, d’hypothèses originales, capables de faire progresser la recherche et la compréhension.

L’historien des phénomènes religieux doit accomplir un double travail : d’une part restituer les faits à travers les indices et les témoignages (ce qui va au delà de la littérature même si elle est, surtout pour les deux premiers siècles, le passage obligé), d’autre part, restituer à ces faits leur qualité de passé. A la différence du théologien systématicien ou dogmaticien (l’anti- ou l’a-théologie relève du même processus dogmatique si bien décrit par P. Legendre [1], l’historien fait de l’histoire ou d’une portion d’histoire un passé, un moment autre que le temps présent, il doit s’appliquer à faire l’inventaire des différences.

Dès la première phrase de la première émission, on aura compris que cet inventaire des différences (tant diachroniques que synchroniques) ne sera que partiellement réalisé. La voix off féminine qui introduit les douze émissions commence par une affirmation qui sera reprise, comme la clef de l’articulation, aux deux derniers épisodes : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue. Entre le prophète juif crucifié par les romains, espérant la restauration du Royaume d’Israël et le Christ prêché dans l’Eglise catholique, apostolique et romaine, l’écart est devenu considérable … Mais revenons en arrière » … L’objectif va consister alors à mettre en scène un certain nombre d’interventions de chercheurs pour articuler cette intime conviction qui n’est, d’ailleurs, en soi, qu’une généralité évidente : comme toute religion, le « christianisme » n’est pas tombé du ciel, le christianisme est une histoire et toute histoire est faite de fondateurs et de fondements, de commencements et de suites, d’innovations et de mutations, de transformations et de retour à l’ordre ancien. Et, comme le faisait remarquer R. Debray, souvent, « ce qui rend possible le message rend probable sa perversion » [2].

   

I - L’Apocalypse.

Tout d’abord une précision destinée à ceux qui s’intéresseraient particulièrement au livre de l’Apocalypse ou que passionnent les questions des fins dernières, de la fin des temps : seul le premier épisode de la série traite effectivement de la question. La problématique va se prolonger un peu dans le second épisode consacré à l’incendie de Rome sous Néron (64) qui, à l’occasion des accusations lancées contre les « chrétiens », tente d’évaluer les conséquences du climat d’attente eschatologique dans lequel on baignait au premier siècle, mais les autres épisodes abandonnent ce thème. Alors pourquoi ce titre pour l’ensemble de la série TV ? En quoi l’Apocalypse constitue-t-elle un fil conducteur pour l’ensemble des émissions qui vont nous conduire à travers quatre siècles d’histoire ? C’est sans doute dans la citation de Loisy placée en tête de l’épisode 1 sans que soit nommé son auteur, qu’il faut chercher un élément de réponse : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue ».

Loisy serait certainement surpris du succès tardif de cette petite phrase et du nombre de commentaires qu’elle a suscités. S’il revenait, ce savant aurait certainement l’intelligence de continuer à chercher et il ne pourrait que s’indigner devant l’ignorance (voulue ou réelle) des recherches récentes sur la notion de Règne, de Royaume des cieux ou de Royaume de Dieu. En connaissance de cause, il ne pourrait accepter l’affirmation selon laquelle le Jésus historique annonçait, purement et simplement« la restauration du Royaume d’Israël ». Il ne faut pas être grand exégète, en effet, pour constater que cette dernière expression, à connotation nationaliste, n’existe pas dans les textes néotestamentaires qui permettent d’approcher le message de Jésus, alors que l’on rencontre plus de 160 occurrences du terme « Royaume » (les plus fréquentes étant Royaume de Dieu ou Royaume des cieux). La seule exception pourrait se trouver en Actes 1, 6 lorsque les disciples réunis après la résurrection demandent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restaurer la Royauté en Israël ? ». Et pour toute réponse, Jésus invoque le secret des temps et des moments et les envoie être ses témoins jusqu’aux confins de la terre.

Comment ces premiers disciples - qui sont de toutes les tendances du judaïsme multiforme de leur époque - vont-ils alors gérer la frontière du nouveau champ religieux qui est en train de naître ? Comment vont-ils prendre leurs distances par rapport à ce qui fait l’identité juive pour créer une nouvelle identité. C’est toute l’histoire des deux premiers siècles qui commence. Il ne faudrait pas, avant la chute du Temple de Jérusalem en 70, réduire les débats à deux entités, les juifs et ceux qu’on appellera bientôt les « chrétiens ». La gamme des attitudes est beaucoup plus large, nuancée et changeante. Entre le païen resté païen et le juif resté juif, les lettres de Paul et les Actes des apôtres nous laissent deviner toute une palette d’attitudes et de positionnements. Ces textes (Gal, Ac 15 surtout) labourés en tous sens par l’exégèse contemporaine permettent de faire l’histoire de ces conflits de famille et de repérer les grandes tendances.

On ne peut que saluer la masse d’informations progressivement présentée au télé-spectateur et la démarche qui consiste à médiatiser une parole de scientifique trop longtemps frileusement réservée à des spécialistes. On doit reconnaître que la place laissée à la prise de parole des chercheurs, la qualité des interventions, confèrent densité à l’entreprise. Pour en tirer profit, le télé-spectateur doit mobiliser son attention et ne jamais perdre de vue qu’il lui faut effectuer un tri entre ce qui est information factuelle et ce qui est hypothèse explicative (par exemple, les destinataires de l’invective contre la synagogue de Satan). Surtout, il lui faudra se souvenir que malgré la cohérence thématique apparente, il ne regarde pas un dialogue entre chercheurs, mais un découpage pédagogique opéré à partir d’interventions séparées. Les réalisateurs disent ne pas avoir voulu faire dialoguer les chercheurs pour éviter les controverses qui auraient forcé le télé-spectateur à s’identifier à un parti. Il faut reconnaître qu’on ne peut tout dire, entrer dans tous les détails, et que cette neutralisation des controverses spécialisées peut parfois bénéficier à la clarté de l’exposé. Mais il reste qu’il faut bien expliquer les divergences de point de vue. Le danger est alors le suivant : en neutralisant la querelle scientifique, ne risque-t-on pas d’être tenté de la remplacer par une querelle communautaire ? Ce serait faire insulte à l’intelligence, à la tolérance et à l’indépendance des chercheurs.

Le télé-spectateur devra donc savoir distinguer ce qu’il apprend, ce qu’il comprend, ce qui lui est suggéré par le regroupement des interventions et ce que la voix off lui susurre à l’oreille. En effet, ce n’est pas parce que cette voix, douce et relaxante est perçue comme une halte bienfaisante, une source d’eau vive au milieu.de la parole aride des chercheurs, qu’il faut prendre tout ce qu’elle dit pour parole d’évangile. Le livre de l’Apocalypse, objet de la première émission, permet malgré tout, en simplifiant, de focaliser l’attention autour des axes majeurs de l’identité nouvelle qui se construit, entre le pôle d’un judaïsme multiforme et le pôle politico-religieux représenté par l’Empire. Le second épisode conduira à se demander « Quand, pourquoi, où et par qui, ces partisans du mouvement de Jésus devinrent-ils « chrétiens » ? Cette question représente un enjeu politico-religieux de taille qu’il nous faut maintenant traiter.

   

II - Ce que « chrétiens », en ses débuts, voulait dire …

« Au début du deuxième siècle, les chrétiens posent aux autorités romaines moins un problème religieux qu’un problème d’ordre public », nous dit la voix off de la série l’Apocalypse sur Arte, au début de son troisième épisode intitulé le sang des martyrs. Comment les romains percevaient-ils les « chrétiens » ? Que connaissaient-ils d’eux ? La question se pose dès l’incendie de Rome, lorsque des « chrétiens » sont condamnés et mis à mort par Néron. Quelle était, dès 64, la visibilité de ces chrétiens ?

Ce questionnement relatif à l’identité chrétienne est capital. Il a été approché à plusieurs reprises dans le second épisode, mais nous sommes restés sur notre faim. « Personne, concluait D. Marguerat, n’est en mesure aujourd’hui de dire d’où vient l’appellation « chrétien » ». D’après Ac 11, 26, le terme « chrétien » serait apparu pour la première fois au début de l’évangélisation et de la création à Antioche d’une communauté formée de juifs et de non juifs. Il est fort regrettable et assez incompréhensible que le second témoignage du Nouveau Testament relatif aux « chrétiens », celui de la 1 Pierre, n’ait pas même été évoqué. : « chrétien » y est associé à l’idée de commencement du jugement (1 P 4, 17), comme dans l’Apocalypse, on y utilise le nom de Babylone pour désigner Rome (1 P 5, 13). 1 P 2, 17 développe une position politique nuancée par rapport au respect des autorités, et 1 P 4, 15 atteste que celui qui revendique le nom de chrétien doit satisfaire aux règles morales générales de la société civile tout en rendant témoignage au nom du Christ. Enfin, et surtout, le texte de 1 P aurait permis de mieux cadrer l’idée selon laquelle les disciples de Jésus ont eu des difficultés à endosser le titre de chrétien. Indéniablement ce nom est endossé par l’auteur de 1 P lorsqu’il écrit vers les années 80.

Mais revenons au début de l’histoire : dans les années 38-40, Etienne, un juif helléniste, meurt lapidé en confessant le Juste assassiné (Ac 7,51). Il s’ensuit une tribulation à l’occasion de laquelle certains s’enfuirent, s’éparpillant à Chrypre et jusqu’à Antioche. Là, si - contrairement à ce que font Mordillat et Prieur dans leur livre « Jésus sans Jésus » - on ne récuse pas le témoignage d’Ac 11, 20, la bonne nouvelle de Jésus est annoncée par des Chypriotes et des Cyrénéens non seulement à des juifs (qui peuvent être hellénistes) mais à des grecs. Il était logique que leur prédication s’appuie sur les Ecritures grecques plutôt que sur la bible hébraïque. Mais les disciples hellénistes de Jésus ne sont pas les seuls à réagir et à se sentir persécutés. Au même moment, à Antioche, le gouverneur doit affronter le mécontentement suscité chez les juifs par l’affaire de la statue de Caligula qu’il doit acheminer jusqu’au Temple de Jérusalem. A Alexandrie aussi, le mécontentement gronde. Les juifs qui ont perdu leurs privilèges subissent de véritables pogroms sous Caligula. Ils vont bientôt envoyer une délégation à Rome pour exposer leurs griefs au nouvel Empereur. La famille de Philon, par exemple, qui fait partie de la délégation, est alliée aux Hérodes et elle a des représentants à Antioche. C’est dire le creuset de mécontentement que représentait ce monde cosmopolite.

C’est dans cette atmosphère qu’ont déjà été produits par les milieux alexandrins certains textes comme ceux du livre de la Sagesse. En Sg 2, on trouve le portrait emblématique du juste persécuté par les impies, les nantis, ceux qui profitent sans retenue des biens terrestre, ne croient pas en la résurrection, tiennent les faibles pour a-chrestoi , sans profit, inutiles (donc négligeables). Le Juste dont le genre de vie jure avec les autres, qui s’élève contre la conduite des impies, se flatte de posséder la connaissance de Dieu, se vante d’avoir Dieu pour Père, est considéré comme dus-chrestos - gênant -, par les impies qui décident de l’éliminer. Mais les justes seront justifiés au jour de l’épiskopè , c’est à dire au jour de la visite et du jugement, tandis que les riches impies seront finalement considérés comme a-chrestoi. Il y a inversion des valeurs. Moralité : le juste après son épreuve et sa justification ne peut plus être considéré comme inutile (a-chrestos) ou comme gênant (dus-chrestos). Il est implicitement chrestos, c’est à dire bon, utile, bénéfique.

Le terme chrestos est aussi utilisé pour désigner un citoyen honorable, utile à sa cité, un homme de bien. Les chrestoi sont des gens bien. Revendiquer la qualité de chrestos c’est revendiquer une dignité, une utilité sociale. Dans ces conditions, appliquer le nom de chrestos à un condamné à mort - perçu par ailleurs comme Christos, le Messie -, constitue un scandale, une provocation pour l’ordre social dominant ! Suétone rapporte que Claude (41-49) expulsa de Rome des juifs qui provoquaient régulièrement des tumultes sous l’impulsion de « Chrestos » … N’y aurait-il pas là une noble origine pour le nom « chrétien » ?

1 P juxtaposera clairement le modèle du Christ, serviteur souffrant, pasteur et épiskope des âmes et du Seigneur Christ, Juste pour les injustes. Voici, pour ma part [3], les bribes du récit que je risquerais pour expliquer l’apparition de l’identité chrétienne, une identité qui, dès les années 40 mêle les fonds culturels juifs et grecs.

Alexandre Faivre (Université de Strasbourg)

Article paru dans la revue Golias, 123, déc. 2008, pp. 61-63.

[1] P. Legendre, L’Amour du censeur : essai sur l’ordre dogmatique, Paris, Seuil, réédition 2005

[2] R. Debray, Transmettre, Paris, 1997, p. 68

[3] A la suite des questions posées lors de l’enregistrement de l’Apocalypse, nous avons poursuivi la recherche sur l’origine du mot ’chrétiens’. On trouvera l’argumentation scientifique complète de notre lecture dans l’article qui vient de paraître : Cécile et Alexandre Faivre, « Chrestianoi/christianoi, ce que « chrétiens » en ses début voulait dire », dans Revue d’Histoire Ecclésiastique, Louvain, 2008-3, p. 765-799.