Les Pères et les femmes : les communications
jeudi 8 mai 2008
par Pascal G. DELAGE

Jérôme ALEXANDRE (Institut Catholique), Tertullien et la différence sexuelle.

Contrairement à une idée largement répandue, il apparaît que Tertullien a eu une idée positive des femmes, de la sexualité et du mariage, ce que soupçonnait déjà l’exégète Jean Steinmann. Cette position se dévoile en particulier dans sa théologie anti-marcionite qui apparaît comme une réaction vigoureuse à la dépréciation de la sexualité et donc finalement des femmes.

Monique ALEXANDRE (Professeur émérite de l’Université de Paris IV – Sorbonne), Faire le point sur la place des femmes auprès des Pères de l’Eglise.

L’émergence de ce champ d’études, la « matristique » (Kari Borresen) est relativement récente, étroitement liée à l’essor de « l’histoire des femmes » en général. Bien des raisons peuvent avoir joué ici, le développement de l’histoire sociale, de l’histoire des mentalités, celui des mouvements féministes, entraînant la constitution de « Women’s Studies », en particulier dans les pays d’Europe du Nord, aux Etats-Unis, mais aussi des préoccupations religieuses et existentielles . Comment cerner le rôle des femmes dans la famille, la société, l’Eglise ? Certes les modèles anciens ne peuvent être directement imités, mais ne peuvent-ils fournir quelques bases de réflexion, quelques précédents transposables ?

   

Philippe BLAUDEAU (Membre de l’Ecole Française de Rome), Les augustae garantes de la continuité de la politique religieuse impériale ? Regard sur l’engagement respectif de Pulchérie et d’Eudocie dans la controverse christologique (448-156). Le déclenchement de la polémique autour des convictions de l’archimandrite Eutychès (448) s’accompagne d’une intervention marquée de l’empereur Théodose II. Sa préférence pour la ligne défendue par Dioscore d’Alexandrie s’exprime sans réserve et ne varie nullement jusqu’à sa mort accidentelle ( juillet 450). Or, dernier descendant mâle de la dynastie théodosienne, le basileus disparaît alors que la situation religieuse reste fort agitée, au point que Pulchérie et Eudocie, respectivement sœur et épouse de Théodose qui ont été tenues à l’écart des décisions prises par le souverain, apparaissent bientôt comme les figures emblématiques des deux camps opposés. Causée par des considérations personnelles, l’implication de ces deux augustae dans le développement de la controverse est cependant indissociable des liens qui les unissent au souverain défunt. Aussi doivent-elles signifier chacune qu’elles assurent par leur choix une certaine continuité de la politique religieuse décidée, un temps au moins, par Théodose. C’est cette délicate mise en perspective du motif de fidélité à une représentation idéale de l’Eglise impériale censée caractériser la première moitié du 5e siècle que nous nous proposons d’examiner ici en interrogeant des sources partisanes d’une grande richesse.

Catherine BROC-SCHMEZER (Université de Bordeaux), Les femmes de la Bible, reflet de l’évolution de Jean Chrysostome.

Le commentaire que fait occasionnellement Jean Chrysostome sur les femmes de la Bible permet de suivre l’évolution de sa pensée sur les femmes et sur leur rôle dans la société et dans l"Eglise : la figure biblique demeure, mais le contexte - historique, social, ecclésial - et l’expérience du prédicateur changent et l’amènent à modifier son discours. C’est cette évolution que nous tenterons de saisir au travers de quelques exemples.

   

Aline CANELLIS (Université de Lyon II- Louis Lumière), Les figures féminines dans la prédication de Zénon de Vérone.

Zénon de Vérone est le premier évêque occidental ( 4e s.) dont nous ayons conservé un ensemble de sermons, les Tractatus, même si la date de rédaction de ces homélies est encore discutée. Les figures féminines de l’Ancien Testament surtout occupent une place importante dans l’exégèse typologique de Zénon, antérieure à l’exégèse « scientifique » qui se répandra bientôt en Occident grâce à Ambroise, Jérôme et Augustin.

Guerric COUILLEAU (Abbaye de Bellefontaine), Evagre et la direction spirituelle des moniales.

C’est sous l’influence négative et positive de deux femmes, qu’Evagre va devenir lui-même, qu’il passera de la théorie oratoire à la pratique et de la pratique à la théorie contemplative. C’est donc d’abord dans sa vie et dans ce qu’il laisse percevoir de sa psychologie qu’on peut soupçonner le regard qu’il porte finalement sur le monde féminin. En analysant la fonction qu’il attribue au « gnostique », l’expérience de fils et de père, de disciple et de maître, dont témoignera la Vie, sa correspondance et les sentences à une vierge, on a des chances, on espère avoir un écho de son expérience spirituelle traduite en termes relationnels.

   

Michel COZIC ( Université de Poitiers), Le Liber ad Gregoriam, un traité de morale conjugale original au 5e siècle ?

L’auteur présumé, Arnobe le jeune, moine d’origine africaine réfugié à Rome, répond aux questions existentielles d’une riche matrone chrétienne demandant aide et conseils pour ses déboires conjugaux et son espoir de bonheur céleste. Face en effet à un mari présenté comme violent, l’auteur la rappelle à ses devoirs d’épouse et de maîtresse de grande maison. Il lui montre aussi qu’une sainte vie de couple est possible, même dans un contexte ecclésial tendant à valoriser surtout la virginité et la vie ascétique, à une époque de grande intensité spirituelle et intellectuelle. Nous voudrions montrer, en tenant compte de ces paramètres, que le Liber ad Gregoriam apparaît comme un bel hommage aux femmes et comme un vrai traité de morale conjugale chrétienne.

Pascal-Grégoire DELAGE (Séminaire de Bordeaux), Des Bordelaises en quête de directeur spirituel.

Une documentation exceptionnelle nous fait connaître le monde des notables d’Aquitaine à la fin du IV° siècle, les femmes y apparaissent jouir d’une certaine liberté d’action et de pensée qui se manifeste, entre autre, par l’adhésion à des courants spirituels chrétiens plus ou moins orthodoxes. Par une approche prosopographique, il nous appartiendra de voir comment un christianisme pluriel a - ou non - précédé ou accompagné cette émancipation des femmes « bien-nées », et quelles formes concrètes cette affirmation de soi a pu revêtir tant sur le plan social que religieux.

   

Vincent DESPREZ (Abbaye de Ligugé), Les femmes et les Abba d’Egypte.

Outre les figures mieux dessinées telles Synclétiques et les sœurs de fondateurs (Antoine, Pachôme, voire Cassien et Augustin), on revisitera certaines héroïnes de Pallade et d’autres récits, et les destinataires des documents adressés aux vierges par Athanase.

Claude FLIPO (Centre Sèvres), L’accompagnement spirituel ignatien dans la Tradition reçue et vécue depuis les origines de l’Eglise.

L’accompagnement spirituel ignatien, basé sur la pratique des exercices spirituels, est une aide au discernement spirituel en vue de chercher et de trouver le vouloir de Dieu dans la disposition de sa vie. Il vise l’intégration de tout l’humain dans une vie selon l’Esprit, à travers des décisions concrètes. Cet accompagnement s’appuie à la fois sur les repères du discernement venant de la tradition chrétienne et sur l’écoute de la personne : relire sa vie pour y lire Dieu.

   

Benoît GAIN (Université de Grenoble), Saint Basile, misogyne ?

Moraliste sévère, peu sensible à la spécificité féminine, muet sur ce qu’il doit aux femmes de sa famille : l’évêque de Césarée a mauvaise réputation. Le jugement de savants contemporains n’est-il pas à nuancer à l’aide de quelques lettres et en faisant appel à son expérience pastorale ?

Benoît JEANJEAN (Université de Brest), L’exploitation littéraire de l’épisode de Susanne (Dan. 14,30-40) dans la Lettre 1 de saint Jérôme.

Dans sa Lettre 1, adressée au prêtre Innocent, saint Jérôme fait le récit d’un épisode miraculeux contemporain : une femme faussement accusée d’adultère est condamnée à mort, malgré ses dénégations et ses prières. Cependant les coups du bourreau ne parviennent pas à la mettre à mort et il faut l’intervention d’un second tortionnaire pour exécuter la sentence. Mais la mort n’est qu’apparente et la femme est finalement ramenée à la vie. Ce récit apparenté aux récits des martyres manifeste la dette de Jérôme à l’égard de la culture littéraire profane, mais il témoigne aussi de son attachement à la Bible, puisque l’écrivain emprunte à Daniel 14, 30-40 la trame narrative de sa lettre. L’épisode de Susanne faussement accusée par les vieillards prend ainsi une double dimension sous la plume de Jérôme en devenant à la fois modèle littéraire et prophétie du martyre contemporain.

   

Patrick LAURENCE (Université de Tours – François Rabelais), Les Lettres d’Eutrope à Cerasia.

Fin du quatrième siècle, début du cinquième, le prêtre Eutrope envoie quatre lettres à une femme noble du nom de Cerasia. La première répond à la demande de conseil de cette dame qui, avec sa sœur, vient d’être déshéritée par son père. La seconde est une exégèse chrétienne de la circoncision. La troisième est une méditation sur l’homme et sur ce que doit représenter son idéal. La quatrième et dernière s’interroge sur les souffrances de l’humanité. Mais il existe un point commun entre ces lettres : toutes quatre traitent de l’ascèse chrétienne, constituée par le renoncement au monde, à ses richesses et à ses plaisirs : c’est dans cette voie que s’était engagée Cerasia, et la correspondance d’Eutrope nous invite à comprendre comment ce prêtre envisage le mode de vie monastique pour une femme noble, et quels sont les présupposés, mais aussi les conséquences de tels conseils.

Denis LENGRAND (Centre de Recherches sur l’Antiquité Tardive et le Haut Moyen-Age René Ginouves), L’évêque d’Hippone et les femmes.

L’œuvre de saint Augustin nous a semblé offrir un témoignage extrêmement riche sur la condition des femmes dans l’Antiquité Tardive. En effet, l’évêque d’Hippone était à la fois un pasteur, une référence morale et un homme d’autorité amené à juger ou à défendre ses ouailles, dans un contexte difficile de lutte contre le paganisme, l’hérésie. Sa correspondance , les sermons qu’il agrémente d’anecdotes tirées de la vie quotidienne, permettent d’appréhender les conditions concrètes de la vie des jeunes filles, épouses et mères. En même temps, saint Augustin témoigne de la place des femmes dans la société chrétienne et du système de valeurs en usage, stigmatisant la « mauvaise femme » mais citant de nombreux exemples contraires.

   

Goulven MADEC (Etudes Augustiniennes), Augustin et les femmes.

« … Bien qu’il partageait le préjugé commun, invétéré, sur l’infériorité de la femme… je ne crois nullement qu’Augustin ait eu du mépris pour les femmes, « nos sœurs »…(Goulven Madec dans Le Dieu d’Augustin. p.9). En lisant les lettres d’Augustin à ses correspondantes, on peut voir qu’il est moins misogyne que ne le dit sa réputation. Il montre un grand respect pour ces femmes. Quant à Monique, elle est davantage du type « mama » méditerranéenne que « mère abusive ».

Philippe NOUZILLE (Abbaye de Ligugé), L’accompagnement spirituel aujourd’hui selon la tradition monastique.

A travers une étude des textes de cette tradition, l’exposé veut montrer que, dans le cadre particulier de la vie monastique, l’accompagnement spirituel s’exerce comme paternité spirituelle, délivrant une parole de salut, et qu’il est le fait d’anciens en qui on reconnaît le Christ et qui sont aptes à rétablir dans une attitude filiale à l’égard de Dieu ou à faire grandir une telle attitude.

   

Philippe REGERAT ( Maître de conférences en Histoire ancienne, Centre de recherche Lenain de Tillemont), le Saint et les femmes « bien nées » ; Séverin de la cité de Favianis au tombeau de Lucullanum.

Dans la Vie de Séverin sont mentionnées deux femmes de haute naissance qui entrèrent en relation avec l’homme de Dieu (vir Dei ) : la première est Procula (nobilissimis orta natalibus, « de très haute naissance », ch. 46, 1-2). Les deux femmes ont en commun d’être veuves et riches ; mais l’une garde ses richesses pour elle (pis, elle cache ses réserves de blé en temps de disette, à Favianis ), l’autre, au contraire, les met à la disposition de la communauté monastique réfugiée en Italie, puisqu’elle accueille les exilés sur son domaine de Castellum Lucullanum et fait inhumer le corps de Séverin dans le mausolée qu’elle y avait fait construire. De la même manière, l’une fournit à Séverin l’occasion d’une exhortation à la charité ( rapidement suivie d’effet), l’autre donne l’exemple d’un acte de dévotion ( religiosa devotio, chj. 46,2) spontané à l’égard du saint. Deux figures antithétiques à première vue, mais que rapproche l’expérience de la conversion.

   

Hervé SAVON ( Professeur honoraire à l’Université libre de Bruxelles). Saint Ambroise et les femmes.

Deux sources principales : les œuvres d’Ambroise ( surtout les Lettres et les écrits destinés aux vierges consacrées ) ; la première biographie d’Ambroise, par le diacre Paulin, qui fut son secrétaire. Au commencement, il y a la relation d’Ambroise et de son frère Satyrus avec leur sœur aînée Marcelline, qui avait reçu le voile d’épouse du Christ des mains du pape Libère et qui menait dans le Palazzo familial à Rome une vie simple et frugale, consacrée à la prière, à la lecture de la Bible et à l’aumône. C’est cet exemple – reflet lui-même de la figure idéale de Marie – qu’il propose aux vierges consacrées dans plusieurs traités. Cette vie austère, mais harmonieuse, apparaît parfois dans ces exhortations comme une libération des servitudes de la vie conjugale. A l’opposé, mais en mineur, il y a la femme hantée par la volonté de puissance, dont le modèle est fourni par l’impératrice arienne Justine qui engagea contre Ambroise une lutte implacable, et fut la mauvaise conseillère de son jeune fils, comme Eve l’avait été d’Adam et la femme de Job de son irréprochable époux. Car pour Ambroise toute relation humaine ne trouve son sens que lorsqu’elle est interprétée à la lumière de son archétype biblique.

   

Françoise THELAMON ( Professeur à l’Université de Rouen), Un modèle féminin chez les historiens du IVe et Ve siècle : la souveraine chrétienne.

C’est à travers plusieurs figures que le modèle de la souveraine chrétienne se construit chez les historiens de l’Eglise des IVe-Ve siècles, contre-partie féminine du bon empereur chrétien. Première augusta chrétienne, Hélène est, selon Eusèbe, « la mère chère à Dieu de l’empereur cher à Dieu ». Religiosa femina, selon Rufin, elle manifeste sa foi et sa piété en recherchant la croix du Christ ; associée à la munificence impériale, elle sait aussi faire preuve d’humilité. En contrepoint l’arienne Justine est le parangon de la mauvaise impératrice : hérétique, en guerre contre l’Eglise, c’est une nouvelle Jézabel. D’autres souveraines apparaissent aussi dont les traits contribuent à dessiner le modèle : le reine des Ibères, celle des Indiens (Axoumites), Mauvia enfin, cette reine des Saracènes qui s’oppose à Valens et exige pour son peuple un évêque nicéen.

   

Annie WELLENS (Libraire « Puits de Jacob »), Le livre, accompagnateur spirituel ?

Les « livres » (papyrus, parchemin, codex …) firent très tôt partie de la tradition chrétienne (Bible, textes des Pères, rituel de l’ordination des « lecteurs » …) La « Lectio divina », lecture priée de l’Ecriture, connut des siècles d’apogée, puis s’affadit en « lecture pieuse » pour nombre de pratiquants. Aujourd’hui, on redécouvre qu’en écoutant sans les forcer ni les actualiser sauvagement, les textes qui nous précédent, leurs lecteurs gagnent en liberté et en créativité spirituelles. Qu’il soit prière ou étude, « l’acte de lecture » construit la demeure intérieure.