Eulalie de Mérida
mercredi 10 août 2016
par Pascal G. DELAGE

Lors de la grande persécution du début du IVe siècle, la Gaule fut relativement épargnée - on se contenta de détruire les lieux de culte et les livres saints -, il n’en alla pas de même pour l’Italie et l’Espagne. En effet, sur la Gaule régnait le César Constance Chlore, le père de Constantin, le premier empereur romain chrétien. Si Constance est un adepte des cultes solaires, il semble bien que sa seconde femme Théodora fut une chrétienne ou très proche de ces milieux religieux. N’a-t-elle pas appelé une de ses filles Anastasia (Résurrection en grec). C’est peut-être elle qui a atténué la portée des mesures décidées par Dioclétien contre les chrétiens et, de fait, il n’y aura quasiment pas de martyrs en Gaule au IVe siècle. Il y avait eu cependant en 177 Blandine et ses compagnons à Lyon, Saturninus de Toulouse et quelques autres en 250 lors de la persécution de l’empereur Dèce.

L’Italie et l’Espagne étaient tombées dans le lot de l’empereur Maximien, un militaire sorti du rang, originaire de Thrace. Ce dernier appliqua scrupuleusement les quatre édits de persécution qui lui parvinrent de la cour de Dioclétien, n’hésitant pas le cas échéant à s’attaquer à des païens qui protégeaient des chrétiens. Il s’agissait de rétablir l’ordre moral et les valeurs traditionnelles que les disciples du Christ perturbaient et contestaient.

En Espagne, un groupe de 18 chrétiens est exécuté à Saragosse mais trois d’entre eux, Caius, Crementius, et une femme, Encratis, survivront aux tortures selon le témoignage du poète Prudence : C’est ici encore, Encratis, que reposent les reliques de tes vertus, ces vertus grâce auxquelles tu as, vierge impétueuse, infligé tant d’opprobres à l’esprit d’un monde sauvage. Il n’est arrivé à aucun des martyrs d’habiter encore sur notre terre en restant en vie. Toi seule, survivant à ta propre mort, tu continues à vivre dans notre propre monde. Tu vis, et tu retraces la série de tes tourments ; ta chair déchirée est un trophée que tu conserves, et tu expliques quelles atroces douleurs te causent les plaies dont d’horribles blessures ont sillonné ton corps. Le tortionnaire barbare a arraché tout ton flanc ; il a fait couler à flot ton sang et a lacéré tes membres ; il t’a tranché un sein et t’a ouvert la poitrine juste au-dessus du cœur. Une mort achevée a moins de prix, car elle supprime le poison des douleurs, et elle accorde aux membres un rapide repos dans le sommeil définitif. Mais toi, une plaie vive occupe longuement ton corps, et longtemps une douleur brûlante s’attacha à tes veines, tandis que l’écoulement du pus faisait fondre tes chairs en train de se corrompre. Bien que le glaive jaloux du persécuteur t’ait refusé le coup de grâce, tu possèdes cependant, ô martyre, la couronne d’un supplice complet comme si tu avais été tuée. Nous avons vu étendue à terre loin de toi une partie de ta chair, arrachée par la pression des ongles de fer : quelque chose de toi a été la proie de la pâle mort pendant que tu étais encore vivante [1]). Le diacre Vincent fut conduit à Valence pour y être mis à mort. Plusieurs soldats sont décapités pour l’exemple comme à Alcala de Henares ou à Calahorra. La plupart de ces martyrs hispaniques sont célébrés par le Péristéphanon (« Sur les couronnes ») un long poème de cet auteur espagnol, Aurelius Prudentius Clemens, poème rédigé au tout début du Ve siècle.

Le Poème III de Prudence constitue le plus ancien témoignage sur Eulalie d’Emerita (Mérida). Appartenant à la noblesse de la ville, ses parents se sont retirés à la campagne au début de la persécution comme le conseillaient les pasteurs des communautés chrétiennes. Cependant la jeune fille, âgée d’une douzaine d’années, se rend à Mérida pour y affronter le gouverneur, Datianus - attitude téméraire que l’Eglise réprouvait fortement par ailleurs. Arrêtée, torturée, elle est finalement conduite au bûcher, ou plus vraisemblablement, elle meurt sous la torture si l’on s’en tient à la version de Prudence : Puis voici la dernière torture. Le bourreau ne la blesse plus en déchirant sa chair jusqu’aux os ; il ne laboure plus sa peau ; mais de tous côtés la flamme des torches fait rage contre ses flancs et sa poitrine. Ses cheveux à la douce odeur avaient glissé sur sa gorge et flottaient sur ses épaules, pour que cette parure de la tête, en s’étendant sur elle, servît de chaste voile à la pudeur et à la beauté de la vierge. La flamme qui pétille vole jusqu’à son visage ; à travers la chevelure elle s’empare impétueusement de la tête, et en dépasse le sommet. La vierge qui désire un prompt trépas, recherche le feu et l’aspire. Et voici que soudain s’élance une colombe que l’on voit, plus éblouissante que la neige, sortir de la bouche de la martyre et s’envoler vers les astres. C’était l’âme d’Eulalia, blanche comme le lait, légère, innocente. Le cou s’incline, une fois l’âme partie ; le feu du bûcher s’éteint ; les membres sans vie jouissent enfin de la paix ; l’âme, dans le ciel, pousse un cri de triomphe, et gagne à tire-d’aile les domaines d’en haut [2].

Selon sa Passion, elle mourut le 10 décembre, très probablement de l’année 304. Augustin lui consacrera une homélie le jour de sa fête au début du Ve siècle [3], signe de la popularité de son culte, et Hydace de Chaves (Portugal), relatera encore un des miracles de la sainte qui s’opposa en personne à un roi wisigoth dans sa Chronique. Sainte Eulalie de Barcelone n’est probablement qu’un doublet de la jeune martyre de Mérida, n’apparaissant dans la littérature hagiographique qu’au VIIe siècle.

La Cantilène d’Eulalie de Mérida , ou quand la jeune martyre de Bétique inspire la première oeuvre conservée en vieux français.

[1] Péristéphanon, 4, 109–144 ; trad. M. Lavarenne, Collection des Universités de France

[2] Péristéphanon, 3, 156-170 ; trad. M. Lavarenne, Collection des Universités de France

[3] Dom Morin, Une page inédite de saint Augustin, Revue bénédictine, 8, pp. 417-419