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Des « poèmes barbares » ? Petite finale en forme de fugue (4/6)
lundi 5 novembre 2018
par Annie WELLENS
popularité : 2%
Des poèmes délibérément barbares chez les Parnassiens.

Nombre de conflits littéraires bouillonnèrent au XIXe siècle. En privilégiant l’expression lyrique des sentiments personnels, les romantiques dénonçaient l’excès de rationalisme du siècle précédent. Ils furent rapidement pris à partie par les Parnassiens, qui, eux, n’attendirent pas le siècle suivant pour leur reprocher de pratiquer une littérature utilitariste, au service de leurs sentiments ou de leurs engagements. Parmi les représentants de ce nouveau courant Théophile Gautier, dans la Préface de Mademoiselle de Maupin, n’y va pas par quatre chemins pour exprimer les raisons de sa désapprobation : Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. – L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. Aux antipodes de l’utilitarisme littéraire, les Parnassiens vont prôner et pratiquer la perfection de la forme, le retour à l’Antiquité, la promotion du lyrisme impersonnel, la volonté d’impassibilité, l’érudition scientifique et l’intérêt porté à la réalité extérieure plutôt qu’au moi intérieur [1]. Les Poèmes barbares de Leconte de Lisle offrent un exemple saisissant de cette nouvelle « feuille de route » poétique. Qu’il s’agisse de la description d’un soir de bataille…

[…]Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi, percé de coups de feu, Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.[…]

… ou de l’évocation du massacre des druides sur l’Île de Mona, entre histoire et légende :

[…]— Meurs donc ! cria Murdoc’h, meurs, selon ton envie. Mourez tous, ô Païens que le Démon convie, Vous qui du Seigneur Christ êtes les meurtriers, Car la vengeance a faim et soif ! À moi, guerriers ! —

Et les flèches de cuivre à pointe dentelée Sifflèrent brusquement à travers l’assemblée.[…] Les arcs tintaient, les traits s’enfonçaient dans les flancs, Sans trêve, hérissant les dos, les seins sanglants, Déchirant, furieux, la gorge des prêtresses Dont la torche fumante incendiait les tresses. […]

Et si le début d’un autre « poème barbare » du même auteur, Le rêve du jaguar oriente d’abord le lecteur vers l’apaisement, sa finale le réveille brutalement :

Il [le jaguar] rêve qu’au milieu des plantations vertes, Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Mais l’esprit et les formes du Parnasse ne sont pas du goût de tous les critiques littéraires. Charles Maurras, entre autres, dans la Gazette de France du 25 février 1894, s’en prend vertement aux « Barbares du Parnasse », en dénonçant une unanimité dans l’admiration des Trophées de José-Maria de Heredia, laquelle ne sera pas la moindre honte du goût contemporain.[…] On ne crie plus, on pâme devant certains sonnets. Tenez-les pour les pires. Antoine et Cléopâtre nous est donné pour le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. Ce n’est que le chef-d’œuvre d’une méthode poétique non moins fausse que surannée. Tous les procédés s’y font voir rangés dans un bon ordre. Les résultats sont clairs aussi, puisqu’ils sont nuls ; sous le barbare éclat de la coloration, l’œil ne perçoit rien qu’un pittoresque heurté dont les effets s’entre-détruisent. Que penser notamment des tercets vantés :

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns Vers celui qu’enivrait d’invincibles parfums, Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires (Je ne souligne ni l’incroyable abus des épithètes, que je m’abstiendrai de nommer du vrai nom de chevilles, ni leur insupportable symétrie ; prenez seulement garde au poids odieux de la phrase, à l’inharmonieuse crudité des peintures et surtout à l’incohérence de tout le mouvement.) Et, sur elle courbé ( !) l’ardent Imperator ( !!) Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or Toute une mer immense où fuyaient des galères. En point d’orgue, s’est imposé à moi un texte inclassable de la deuxième moitié du XIXe siècle, bien que son auteur, Arthur Rimbaud, soit répertorié parmi les poètes, non pas parnassiens, mais symbolistes : Barbare, le 31e poème sur les 44 des Illuminations. Alain Bardel interroge « l’extase rouge ou l’horreur sublime » qui s’en dégage, le traitant de « superbe casse-tête ». Croisant et recroisant le texte et les différentes lectures qui en ont été faites, il risque sa propre interprétation : l’on peut légitimement se demander si la référence « barbare » a ici le sens d’un « primitivisme régénérateur » comme le pensent la plupart des critiques ou si, comme je penche à le croire personnellement, elle ne serait pas plutôt, pour le Rimbaud de 1872-1874, la représentation même du mal dont il souhaite se guérir, sans y parvenir : l’utopie [2].

A chaque auditeur ou lecteur de se déterminer au sujet de Barbare :

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas.)

Remis des vieilles fanfares d’héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête - loin des anciens assassins

Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas)

Douceurs !

Les brasiers pleuvant aux rafales de givre, — Douceurs ! — les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. — Ô monde ! —

(Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu’on entend, qu’on sent,)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.

Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

…à suivre

Annie Wellens

 

[1] Yann Mortelette, Histoire du Parnasse, collection Littérature française, Fayard, 2005.

[2] Alain Bardel, sur son site « Arthur Rimbaud, le poète », rubrique « Barbare : l’extase rouge ou l’horreur sublime », commentaire (2007), abardel.free.fr/