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Dorothéa d’Antioche
samedi 15 septembre 2018
par Pascal G. DELAGE
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L’Eglise d’Antioche dont la fondation remontait à l’aube du christianisme, abritait au début du IVe siècle une importante école de théologie animait par le prêtre Lucien. L’œuvre de ce dernier, héritier de la pensée d’Origène et exégète hors-pair, eut à cœur – entre autre – de contrecarrer une conception théologique assez répandue en Occident et qui identifiait au sein du mystère divin les personnes du Père et du Fils. Or le prêtre Lucien est assisté dans sa recherche non seulement d’un groupe de jeunes gens venus non seulement d’Antioche mais aussi de diverses villes du Levant, partageant habituellement sa vie, mais aussi de plusieurs jeunes femmes dont une Vita Luciani nous a conservé le nom : Eustolia, Dorothéa, Severia et Pelagia [1]. La présence de ces femmes auprès d’un maître respecté peut peut-être surprendre mais elle est à comprendre dans la lignée de celle des femmes de condition noble qui entourent une génération plus tôt le philosophe Plotin dans sa retraite de Campanie [2].

Personnalité de premier ordre de l’Eglise d’Antioche, Lucien fut arrêté au début de la persécution de Dioclétien en 303 mais ordre avait été donné de ne pas attenter à sa vie. Il restera ainsi neuf longues années en captivité, non sans avoir à subir sévices et tortures, parvenant à survivre pourtant jusqu’à l’édit de Galère fin avril 311 qui accorda la liberté de culte aux chrétiens. Las, le pouvoir impérial en Syrie échut au neveu de Galère à la mort de ce dernier le 5 mai 311, et ce dernier se fit le champion d’une politique antichrétienne particulièrement violente qui se traduisit par l’exécution des principaux leadeurs encore détenus. Prévenu de son exécution imminente, « ses liens et ses plaies ne lui permettant aucun mouvement, Lucien célébra couché le sacrifice redoutable sur sa propre poitrine. Ainsi il en bénéficia lui-même et permit aux autres de partager la victime immaculée. Cette cérémonie s’accomplit dans la prison, alors que le chœur sacré l’entourait comme déjà mort, en prenant la forme d’une église et en assurant que ce qui se passait ne fut vu des impies [3]. Il fut exécuté le lendemain, le 7 janvier 312, dans sa geôle de la prison de la capitale, Nicomédie, où il avait été transféré auparavant. D’après la Vita Luciani, il semble bien que non seulement ses disciples hommes l’accompagnèrent dans sa dernière marche vers Nicomédie, mais aussi les femmes-disciples.

L’érudition du maitre et le témoignage de son martyre peuvent expliquer que nombre de ses disciples furent appelés à la tête de communautés chrétiennes qui figuraient parmi les plus importantes comme celles de Nicomédie, de Chalcédoine, de Nicée, d’Ephèse, de Tarse ou de la grande métropole d’Antioche où le prêtre Leontios fut nommé évêque en 344. Cette nomination bien plus tardive que celles de ces condisciples (appelés colucianistes par leurs opposants) peut s’expliquer par une vieille histoire qui remontait à l’époque où Léontios fréquentait les jeunes femmes du cercle de Lucien : « Alors qu’il était prêtre, Léontios fut destitué, parce qu’il vivait avec une femme nommée Eustolion ; impatient d’enterrer les soupçons honteux qui pesaient sur elle, il se coupa lui-même les testicules et dès lors il vivait plus librement avec elle, vu qu’il ne possédait plus ce qui était la cause des calomnies portées contre elle. Il fut même avec le soutien de l’empereur Constance promu évêque de l’Eglise d’Antioche » [4]. Le geste reproché à Léontios jugé trop proche d’une autre femme-disciple de Lucien, n’est pas sans rappeler une attitude similaire chez le grand penseur Origène alors qu’il évoluait dans un monde où étaient présentes de nombreuses jeunes femmes, geste qu’il faut replacer comme le rappelle l’historienne Aline Rousselle dans le contexte socio-religieux du IIIe siècle [5]. Léontios dût vivre un certain temps avec Eustolia dans le cadre de la pratique ensuite violemment condamnée par les Pères de l’Eglise, de la uirgo subintroducta, d’une cohabitation avec une sœur spirituelle, ce qui n’était pas sans faire hausser le sourcil de quelques bons pères de famille…

L’attaque contre l’évêque d’Antioche et Eustolia fut lancée par l’évêque Athanase d’Alexandrie à l’occasion de la guérilla qu’il menait sans répit contre les leaders d’une proposition théologique qui s’enracinait précisément dans l’enseignement de Lucien d’Antioche et d’un prêtre d’Alexandrie qui était proche de lui, Arius le curé de la paroisse de Baucalis. Arius pour contrer les modalistes occidentaux et en durcissant les postions de Lucien, distinguait à l’extrême les personnes du Père et du Fils et, pour bien marquer la distance de l’un à l’autre, ne réservait la pleine divinité qu’à la personne du Père. Lorsque l’évêque Alexandre Alexandrie condamna la prédication d’Arius en 318 et l’excommunia, le prêtre alexandrin déjà âgé, se retira à Beyrouth auprès de l’évêque Eusèbe, un autre disciple de Lucien, qui ne tarda pas à battre le rappel de tous ses anciens condisciples eux-aussi devenus évêques. L’Orient chrétien allait devenir le champs-clos d’une sourde bataille entre les adversaires d’Arius et les disciples de Lucien d’Antioche qui ne connut que partiellement une trêve lors du concile de Nicée convoqué en 325 par le nouvel empereur Constantin.

Toutefois l’aura et la réputation de thaumaturge de Lucien ne furent en rien diminuées par la crise arienne [6], bien au contraire. L’ancienne concubine impériale Hélène, mère de l’empereur Constantin, s’était placée sous la protection du martyr et Constantin fit transférer la dépouille du martyr de Nicomédie à Drépanum en Bithynie, la ville natale de sa mère, où il fit ériger un somptueux martyrium pour honorer sa mémoire. La dévotion de la vieille reine se transmis à ses descendants et tant son fils Constantin que son petits-fils Constance II protégèrent les disciples de Lucien et favorisèrent leur accession à la tête des grandes Eglises d’Orient. C’est ainsi que Léontios, déjà fort âgé, devint évêque d’Antioche en 344 par la volonté de l’empereur et en dépit des décisions du concile de Nicée qui interdisaient la promotion au presbytérat ou à l’épiscopat d’hommes qui se seraient émasculés volontairement. La crise s’accentuant avec les partisans d’Athanase d’Alexandrie, Léontios se rapprocha des thèses des ariens les plus radicaux et ordonna même diacre leur chef de fil, Aetios. Toutefois devant la réaction du peuple d’Antioche, il le révoqua de son office et gouverna avec prudence son Eglise en veillant de ne pas raviver les conflits entre les factions qui agitaient de soubresauts la communauté antiochienne. Léonce mourut en 357. On ignore si Dorothéa était toujours auprès de lui et si elle l’avait secondé dans son combat théologique comme d’autres femmes consacrées, principalement à Alexandrie, avaient elles-aussi épousé la cause du prêtre Arius ? En effet, l’évêque Épiphane de Salamine raconte comment dès l’origine plusieurs centaines de vierges consacrées au Seigneur se déclarèrent avec enthousiasme en faveur des doctrines du prêtre Arius et de son mentor.

 

[1] Vie de Lucien, 10

[2] Porphyre, Vie de Plotin, 9

[3] Philostorge, Histoire ecclésiastique, 2, 13

[4] Socrate, Histoire ecclésiastique, 2, 26

[5] Aline Roussel, Pornéia, puf, 1983, tout spécialement chp 7, « le salut de l’impubère, sacrifice d’enfant et castration », pp. 139-165

[6] Le prêtre Lucien est considéré comme un saint par les traditions catholique et orthodoxe, il est fêté le 7 janvier

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