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Grégoire de Nysse, Lettre canonique. « Lettre sur la Pythonisse » et autres lettres pastorales.
samedi 10 février 2018
par Jean-Claude LARCHET
popularité : 6%

Grégoire de Nysse, Lettre canonique. Lettre sur la Pythonisse et autres lettres pastorales. Introduction, traduction et notes par Pierre Maraval, « Sources chrétiennes » n° 588, Paris, Éditions du Cerf, 2017, 290 p.

Pierre Maraval, à qui la collection « Sources chrétiennes » doit déjà plusieurs volumes des œuvres de saint Grégoire de Nysse, a réuni ici plusieurs œuvres assez différentes du grand Cappadocien, mais qui relèvent toutes de la pastorale.

La première est assez connue, y compris en traduction française, car elle appartient aux collections de canons de l’Église qui ont été intégralement publiées par P.-P. Joannou. Avant de devenir un canon, c’était une lettre adressée à un nouvel évêque, du nom de Léontios, probablement vers 390. Elle expose les règles de la pénitence publique en vigueur dans l’Église de Nysse. Grégoire déclare les avoir reçues de la tradition et des Pères, et n’entend innover sur certains points que lorsque les Pères ne se sont pas encore prononcés, ce qui était la pratique patristique habituelle.

L’exposé de Grégoire permet de se faire une idée de ce qu’était à son époque le processus pénitentiel.

La première étape est l’entrée dans le groupe des pénitents. Elle suppose une volonté de conversion du fidèle qui doit faire preuve de repentir, autrement dit se condamner lui-même, vouloir se purifier, et accepter la correction. Cette volonté se manifeste par l’aveu de sa faute, aveu qui se fait à l’évêque, en privé pour les fautes sexuelles, les homicides ou les vols. Cependant l’entrée en pénitence peut se faire aussi sans que le pénitent en prenne l’initiative, par l’acceptation des pénalités imposées par l’évêque si celui-ci a eu connaissance des fautes du pénitent avant qu’il n’en fasse lui-même l’aveu.

Le processus pénitentiel comprend ensuite trois étapes. La première est une exclusion totale, de caractère public, de l’assemblée liturgique (la synaxe). La deuxième étape consiste dans la réintroduction partielle du pénitent dans l’église : il ne peut assister qu’à la première partie de la Liturgie, composée principalement du chant de psaumes, des lectures et de la prédication (d’où le nom d’ « audition » qui lui est donné), à la suite de quoi il est renvoyé au même moment que les catéchumènes. La troisième étape est l’entrée dans le groupe des pénitents prosternés, qui peuvent assister à l’intégralité de la Liturgie, mais à genoux, et sans prendre part à la communion. Ce processus s’achève par la réintégration dans la communion de l’Église.

Ces étapes sont de durée variable selon la gravité du péché. Grégoire regroupe les péchés relevant de ce type de pénitence dans trois catégories : les péchés d’idolâtrie (apostasie, pratiques idolâtriques…), le péchés de la chair, et les homicides. Les péchés d’idolâtrie, s’ils sont volontaires, entraînent une exclusion pour toute la vie ; s’ils sont involontaires, les périodes d’exclusion, d’audition et de prosternation sont chacune de 3 ans. Pour les péchés de la chair, s’il s’agit d’adultère, d’homosexualité, ou de bestialité, elles sont de 6 ans, et s’il s’agit de fornication (relations avec des prostituées) de 3 ans. Pour les homicides volontaires, elles sont de 9 ans (soit 27 ans au total), et pour les homicides involontaires de 3 ans (soit 9 ans au total). Ces règles correspondent à l’acribie (application stricte), mais leur mise en œuvre concrète peut faire l’objet d’une économie (modulation selon la situation particulière et l’intérêt spirituel des personnes concernées). Pour Grégoire, il s’agit d’une thérapeutique appliquée au péché qu’il considère comme une maladie de l’âme, qui peut donc être modulée selon les cas particuliers comme le sont les thérapies mises en œuvre par les médecins selon l’état de leurs patients. Les peines appliquées en pratique étaient donc concrètement moins longues que les peines théoriques.

Le volume nous offre ensuite la « Lettre sur la Pythonisse », qui, à vrai dire, n’est pas d’un intérêt majeur, car elle répond pour l’essentiel à la question de savoir si la pythonisse d’Endor (cf. 1 S 28) a réellement évoqué l’âme du prophète Samuel. Dans la dernière partie de la lettre, Grégoire évoque cependant d’autres problèmes : comment comprendre pourquoi Élie a reçu l’ordre de boire l’eau du torrent ? que signifie le voile de Moïse ? que penser des sacrifices de l’ancienne loi ? la révolte de anges fut-elle collective ou individuelle ? comment l’Esprit put-il advenir sur certains avant le baptême ?

L’homélie « Contre ceux qui retardent le baptême » se rapporte à la situation de l’époque où, même dans les familles qui étaient chrétiennes depuis plusieurs générations, d’une part le baptême était conféré aux seuls adultes (ainsi saint Basile, le frère de saint Grégoire de Nysse ne fut baptisé qu’à la fin de ses études supérieures, de même que saint Grégoire de Nazianze), d’autre part certains attendaient la fin de leur vie pour se faire baptiser (ce fut le cas notamment de l’empereur Constantin) et se maintenaient volontairement, jusqu’à ce moment, dans la catégorie des catéchumènes. Cette dernière pratique était la conséquence de la sévérité de la pénitence publique. Grégoire s’élève ici – comme le firent également saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostome – contre cette pratique qui consiste à se priver la plus grande partie de sa vie de la grâce du baptême.

Dans son homélie « Contre les fornicateurs », Grégoire développe l’idée paulinienne que « celui qui fornique pèche contre son propre corps » (1 Co 6, 18) et se fait donc tort à lui-même. Alors que le mot « fornication » (porneia, que l’on traduit aussi par « luxure ») était utilisé dans l’Antiquité pour désigner surtout les relations avec des prostituées, l’évêque de Nysse l’utilise ici plus largement pour désigner tous les actes sexuels hors-mariage. Comme le note P. Maraval dans sa présentation, le texte de Grégoire reflète entre autre « le fait que, aux yeux des chrétiens comme de beaucoup de non-chrétiens, l’intégrité sexuelle et la pureté étaient tenues pour l’apanage d’un noble caractère, un signe de maîtrise de soi-même et de liberté intérieure, alors qu’une conduite débridée suscitait le mépris de l’entourage et était considérée comme un comportement d’esclave ».

Les trois dernières homélies, « Sur la bienfaisance » (encore appelée « Sur l’amour des pauvres I »), « Sur les pauvres » (encore appelée « Sur l’amour des pauvres II ») et « Contre les usuriers », prêtent une attention particulière aux pauvres, comme le firent aussi deux homélies bien connues de saint Basile. Elles dénoncent l’accaparement des richesses par une petite minorité de riches, et invitent ces derniers à partager leurs biens pour venir en aide aux défavorisés. Divers arguments sont utilisés par Grégoire pour rappeler aux riches leurs devoirs chrétiens envers les pauvres. La deuxième de ces homélies commente surtout la parole de l’Évangile : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ceux-ci, c’est à moi que vous l’avez fait », et plus largement l’ensemble de la péricope où elle se situe (Mt 25, 31-46). Dans la troisième de ces homélies, Grégoire dénonce la pratique de l’usure (le prêt à intérêt) et le comportement des usuriers : un chrétien doit prêter aux pauvres sans exiger d’intérêt. Dans ces trois homélies, Grégoire se réfère au fait que les homme partagent la même nature et plus fondamentalement ont tous été créés à l’image de Dieu. On doit dès lors voir en tout pauvre le visage du Christ.

Le texte grec est celui de l’édition critique des Gregorii Nysseni Opera III, 2 ; III, 5, IX et X, 2. L’introduction, la traduction et les notes de Pierre Maraval sont, comme d’habitude, exemplaires.

Jean-Claude Larchet

Sources : www.orthodoxie.com

 
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