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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les Barbares
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« Les Pères de l’Eglise et les Barbares » : regards angevins
dimanche 5 novembre 2017
par Matthieu Poupart
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Qu’est ce qui pouvait ainsi attirer une bonne centaine de personnes, pendant 3 jours, à La Rochelle, autour du thème : « Les Pères de l’Église et les Barbares » ? En ce qui me concerne, l’intérêt pour la recherche scientifique, l’attente d’intervention de qualité et une ambiance de travail sérieuse mais détendue. Sur ces trois points, je n’ai pas été déçu. Je ne pense pas que les autres participants aient été déçus également, au vu des réactions enthousiasmées à la fin de chaque contribution. Pour ma part, c’était ma première participation à un colloque scientifique dans le cadre de mes études de Théologie. J’ai pu percevoir ce qu’était la communauté scientifique. Celle-ci sait allier rigueur et détente dans le respect du travail de chacun.

Il s’agissait donc de réfléchir autour de la définition du Barbare, et de la manière dont les Pères avaient accueilli cette irruption dans l’histoire. Il a fallu souvent prendre de la distance avec les représentations erronées (le choc des civilisations, le rejet de l’autre), celles-ci s’étant développées à postériori. En fait, il existait à cette époque bien plus d’ouverture d’esprit et d’accueil du « différent » qu’on pouvait le penser. Les chrétiens, avec la mission d’évangélisation et l’universalité du salut qui les caractérisent n’ont pas vécu dans leur ensemble ces invasions comme une menace.

Ceci doit nous amener à réfléchir sur la manière d’appréhender la question migratoire aujourd’hui. C’est ce que nous avons particulièrement fait lors de la matinée du dimanche où différentes approches de la question (philosophique, littéraire, associative) ont été abordées.

Jean-Michel, étudiant en théologie

Ces quelques lignes ont pour modeste objectif de se débarrasser de ces encombrantes perfections et de proposer un libre regard sur les propos qui furent tenus au cours de ces trois journées et les échos qu’ils peuvent fatalement rencontrer à nos oreilles.

Les quatre premières conférences avaient judicieusement pour but de nous présenter l’horizon intellectuel des Pères de l’Eglise avant que ne commencent les invasions barbares : M. Roberto nous a parlé du barbare dans la pensée romaine, Mme Hadas-Lebel du barbare dans la pensée juive, M. Darmon nous a montré un aspect intéressant du barbare dans la pensée grecque par le biais du mythe de Dionysos, et Mme Chaieb de sa présence dans la théologie chrétienne avant le début des invasions. De toutes ces interventions se dégageait l’aspect mouvant du Barbare, à la définition beaucoup moins figée que ce que la simplicité de l’étymologie pourrait laisser penser ; on découvrait aussi sa nature paradoxale à partir de la période romaine : l’empire romain se définit comme un empire universel, et le Barbare comme ce qui est en-dehors de l’Empire ; mais comment un homme se tiendrait-il en dehors de l’univers ?

Accueil des paricipants au colloque par Mgr Colomb

L’existence même du Barbare, pour les Romains, est donc d’abord un renvoi à leurs propres échecs ; et lorsque commenceront les invasions, ce sera un cruel memento mori pour la cité à qui Jupiter avait promis dans l’Enéide « un Empire sans fin ». Finitude dans le temps et finitude dans l’espace, voilà la réalité scandaleuse que les Barbares viennent rappeler à l’Empire ; deux mille ans plus tard, dans la relation tourmentée entre l’Occident et les Autres, ne trouve-t-on pas la même souffrance d’un universalisme blessé, pour nous celui qui vient du christianisme, de l’humanisme et des Lumières ? Mais avant les Romains, il y avait les Grecs, ces casaniers engoncés dans leurs petites cités et pour qui celui qui ne connaissait pas leur langue ne méritait même pas d’être entendu ; c’est ce rapport simpliste à l’étymologie du Barbare que M. Darmon nous a gentiment réduit en poussière en nous parlant de Dionysos, ce dieu profondément grec et autochtone (contrairement aux théories du culte exotique qu’on a trop longtemps laissé croire) et pourtant présenté comme la figure de l’Autre qui franchit la frontière de mon pays pour mieux franchir celle de ma salle à manger.

Mme Chaieb nous l’a confirmé en ce qui concerne les premiers Pères de l’Eglise, grâce entre autres à un point de théologie spéculative qu’on n’eût pas attendu là où on l’a trouvé : l’établissement de la doctrine de la Création ex nihilo, qui s’impose au IIe siècle face au tohu-bohu assimilable au Chaos des païens. Or, dès cette époque où les Barbares se tiennent bien gentiment de leur côté de la frontière, les Pères les incluent spontanément dans leur commentaire de la Genèse : si Dieu n’a pas eu à se charger d’un magma préexistant, d’où auraient pu rester quelques impuretés, mais s’Il appelle chaque être à l’existence, alors il n’y a pas de peuple réprouvé de Dieu. Découvrir des conséquences aussi concrètes à des considérations aussi abstraites, mais sans les avoir cherchées exprès à cause des circonstances, c’est redécouvrir que la théologie est souveraine, c’est-à-dire qu’elle patronne toutes les autres réflexions et leur apporte donc ses bienfaits.

Une partie de l’auditoire (CentreSouzy)

Ensuite, nous avons vécu avec les Pères l’arrivée de ces Barbares théoriques à l’intérieur des terres de l’Empire, avec Saint Augustin (accompagné de Mme Revel-Barreteau et M. Huntzinger), Chromace d’Aquilée (et Mme Thélamon) et Saint Jérôme (grâce à M. Jeanjean). Après le temps de la théorie, c’était le temps de la pratique : non plus spéculer sur la création des Barbares au temps de la Genèse, mais vivre ici et maintenant les temps qui sont les derniers, comme le sont toujours les temps des chrétiens. Ainsi, pour Saint Augustin comme pour Chromace ou Jérôme, c’est avec l’Autre que je vivrai mon eschatologie, aussi bien l’eschatologie individuelle où le Barbare est mon égal (son âme comme la mienne est rachetée par Jésus-Christ et elle comme la mienne susceptible d’obtenir la vie éternelle) que l’eschatologie mondiale où il est un acteur peut-être plus important que moi, car sa conversion complète l’Histoire du Salut de façon beaucoup plus remarquable que la mienne. De nos jours, savons-nous toujours déceler les fins dernières de nos existences, voir que l’Autre les partage malgré sa différence, ou même qu’à cause de sa différence, il doit être pour moi le signe de leur accomplissement ?

Et en même temps, les Pères s’en rendent compte, sommes-nous toujours sûrs de savoir qui est l’Autre, lorsque les frontières se troublent, lorsque les Barbares se romanisent et les Romains se barbarisent, et que ni l’orthodoxie ni l’hérésie n’accorde d’importance à la race ou à la langue de ses fidèles ? Bientôt, on ne sait plus qui est digne d’être appelé civilisé, ni sur le plan de la morale, ni sur le plan de la foi, ni même sur le plan de la langue, et Saint Jérôme d’éclater de rire et de renvoyer ses contemporains à leurs « barbarismes » au sens le plus étymologique du mot. Et aujourd’hui, entre une mosquée et un McDonald’s, entre le charabia de l’immigré et le gazouillement des réseaux sociaux, qu’est-ce qui est le plus étranger à notre foi chrétienne ?

Et puis, nous a rappelé M. Delage, il y a une autre différence qui se noue aux autres à toutes les époques, c’est la différence des sexes. Le propos a été riche, et l’on s’excusera ici de ne pas lui accorder plus de lignes, parce qu’on ne saurait que le paraphraser. On dira simplement que dans un monde où la vision officielle est celle des hommes, la femme y brille toujours d’un éclat particulier, pour le meilleur ou pour le pire, comme dans l’Apocalypse où elle est l’être céleste qui domine le Soleil, la Lune et les étoiles, ou alors la Prostituée qui corrompt les rois de la terre, mais rien entre les deux. Ainsi, dans les temps où les Pères sont confrontés aux Barbares, les femmes qui les protègent deviennent-elles sous leurs plumes parées de toutes les perfections, tandis que celles qui leur tendent des embuches deviennent-elles les pires incarnations du Mal.

Dans l’amphithéâtre de la F.L.A.S.H.

On a vu grâce à M. Blaudeau que l’Empire de Constantinople est soumis aux mêmes troubles d’identité que celui de Rome, avec des « Isauriens » repassés de la romanité à la barbarie, et dont on ne sait pas trop s’il faut s’offusquer ou non qu’ils puissent monter sur le trône. Pour vraiment se dépayser, on peut séjourner chez ces Syriaques dont, quoi qu’on en pense en théorie, on est toujours un peu surpris en pratique de se rappeler qu’ils sont chrétiens ; c’est ce que nous avons fait grâce au Père Gonnet et à Mmes Jullien, qui nous ont par exemple appris que ces Syriaques avaient pris le terme même de « Barbare » aux Grecs pour le réinterpréter dans leur propre langue et, du coup, y englober les Grecs !

C’est une chose que de savoir que les autres ont leurs propres barbares, c’en est une autre que de se rendre compte que c’est nous qui leur avons appris à nous traiter de Barbares ; on laissera ici le lecteur chercher par lui-même en quoi ce principe s’applique merveilleusement à notre propre époque. Que l’on passe directement aux deux interventions peut-être les plus poignantes de la partie strictement scientifique du colloque : celles qui concernaient en quelque sorte les chrétiens d’orient de l’Antiquité, lorsque la frontière entre l’Orient et l’Occident n’était pas la Méditerranée mais plutôt l’Euphrate. Ces chrétiens, ce sont les Syriaques du monde sassanide, monde où la politique porterait chez nous le nom de despotisme et où la religion officielle est un monothéisme théologico-politique qui n’apprécie pas la concurrence cultuelle…

M. Cozic nous a témoigné de son amour pour le Pape Léon dans un exposé d’une grande rigueur et en même temps d’une subjectivité personnelle suffisamment importante pour qu’on n’y ajoute pas celle de ces lignes, après quoi nous avons découvert avec MM. Dumézil, Meyers et Jarousseau la Gaule barbaro-mérovingienne qui a parachevé les troubles identitaires du Ve siècle : si le Barbare est l’Autre, puis-je toujours le qualifier de Barbare lorsqu’il est devenu la norme ? A cette question, différentes réponses : Salvien de Marseille, nous dit M. Meyers, ne cherche pas en fait à oublier les horreurs de la barbarie, mais à entériner que dans ce monde, la barbarie est la norme, et aucun peuple ne peut se targuer de lui être étranger –n’est-ce pas le rôle d’un chrétien, non pas de prétendre qu’il n’y a pas de barbare, mais que nous sommes tous des barbares, non pas qu’il n’y a pas d’étranger, mais que nous sommes tous des étrangers ? On notera avec un sourire que Salvien pouvait au moins se permettre d’insulter les Romains en les traitant de Barbares ; les Pères qui vivent plus au Nord, sous la domination des rois germains, semblent jouir d’une liberté de ton plus restreinte. Alors le terme de Barbare, ils en font autre chose :

Rencontre sous l’olivier au moment de la pause

M. Jarousseau nous a montré qu’ils le déportent sur de nouvelles populations, par exemple ces Celtes pas encore suffisamment christianisés. M. Dumézil nous a expliqué de façon plaisante qu’en plus de cette déportation, le thème du Barbare devient un jeu de non-dit extrêmement pointu dans les mots que s’échangent les rois francs et les évêques gaulois. Ces non-dits et ces insultes voilées, est-ce que nous ne savons pas pertinemment qu’ils émaillent nos échanges avec nos propres sociétés, dont les moeurs s’éloignent de nos conceptions du bien et du vrai comme le faisaient Chilpéric ou Mérovée ? Quelle posture prendre alors, celle de Salvien le moralisateur, ou celle du bon Saint Eloi qui conseille le roi Dagobert ?

La question est d’autant plus grave qu’elle peut nous façonner pour les siècles à venir : le Père Metzger, à travers son étude des pénitentiels du Haut Moyen Âge, nous a montré que sous l’influence du monachisme irlandais, les Pères de cette période ont efficacement débarrassé les mœurs de notre continent d’une série de barbarismes (sorcellerie, superstition, violences physiques…).

Matthieu Poupart