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Les langues : frontières ou passerelles ?
vendredi 20 octobre 2017

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Je remercie Annie Wellens de son invitation à intervenir sur les langues. La préparation de cette intervention m’a fait plaisir car la connaissance de plusieurs langues anciennes et/ou modernes, permet de mieux connaître l’histoire et des aspects courants de la vie humaine. Le français n’est pas ma langue maternelle. Ça s’entend, alors que celles et ceux avec qui je travaille au Conseil de l’Europe me disent que je ne suis pas la même personne quand je parle le français ou l’anglais. Ce n’est pas la schizophrénie, car la structure, le vocabulaire et la grammaire des langues, en ce cas française ou anglaise, déterminent l’encadrement intellectuel d’une conversation.

Cette intervention n’est pas que patristique. Puisque les langues sont des moyens importants de communication, il va de soi que les interlocuteurs doivent bien se comprendre les uns les autres. Le dialogue, la catéchèse et l’enseignement conceptuel nécessitent la capacité de communiquer et la volonté de discuter au sein de la communauté chrétienne. Néanmoins c’est dans la famille qu’on fait les premières négociations. Les scouts belges apprenaient une chanson « je ne veux pas aller au lit (plusieurs fois), suivie de crac, crac et je veux bien aller au lit. » Le débat sur la théologie ou la personne du Christ par exemple était plus sophistiqué mais il manquait parfois la politesse. De plus, c’est dans la famille que nous acquérons nos premières valeurs. La question religieuse est importante, tan-dis que la connaissance mutuelle des pensées et des idées reste essentielle pour le travail ensemble au niveau domestique. Dans ce petit dis-cours il s’agit des langues en tant que telles car elles sont le moyen d’exprimer la culture, la pensée et les convictions dont la religion ou la non religion.

En travaillant avec le Conseil de l’Europe, je constate que les valeurs universelles sont les droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit. Elles ne sont pas les vérités. Être à la recherche de la vérité ultime appartient à la prière et à la religion. Nous savons que nous n’arriverons pas à la totalité de la vérité dans ce monde. En tout cas la vérité devrait exister en tant que telle sans égard pour la politique ou même pour la jurisprudence des droits de l’homme. Les langues sont importantes, car la pensée conceptuelle se-rait difficile sans un vocabulaire. La reconnaissance de la condition hu-maine serait incomplète sans la reconnaissance du mystère. Les langues, dont les racines sont partagées, sont historiques mais le sens des mots évolue. Nous ne comprenons plus certaines expressions des jeunes en Angleterre.

L’apprentissage des langues

J’ai appris votre belle langue chez ma tante à Fétilly, ici à la Rochelle. En effet j‘avais acquis les rudiments du français à partir des cours scolaires accompagnés des illustrations de la haute culture parisienne de 1905 avec ses tournures. Ici à la Rochelle, c’était différent. L’apprentissage était non formel. C’était un processus d’osmose ou d’absorption inconsciente plus efficace et plus convivial que les cours scolaires. En outre je dois confesser que nous, les jeunes, échangions une connaissance des gros mots. Toutefois, notre discours indélicat était intéressant. Certains termes impolis en français étaient sérieusement obscènes en an-glais - et vice versa pour le quotidien anglophone. La connaissance d’une langue et de sa culture n’est pas que la grammaire et le vocabulaire ; car les langues expriment la culture et les présupposés d’une manière inattendue.

La structure ou la syntaxe des langues s’apprend également par l’osmose, alors que l’apprentissage est nourri de l’humour qui serait contextuel à son tour. Nous jouions avec les langues, par exemple : Pensez-vous qu’il nous aurait fallu que nous écrivissions un français correct avec les imparfaits du subjonctif ? Molière est mort il y a longtemps et le discours évolue pour re-fléter les besoins quotidiens plutôt que la volonté des grammairiens. Pour-tant ce n’est pas que l’apprentissage formel qui détermine le partage d’une langue bien maîtrisée. Toutefois nous constations que la langue française était plus latine que la nôtre.

Une amie galloise vivait en France depuis longtemps. Un jour nous discutions des liens entre les faits ou les matières que nous apprenions par le passé. Nous constations que le genre de la plupart des mots français con-serve celui des ancêtres latins. Ainsi les pièges, tels que le fleuve, le monastère, le magistère, le cimetière etc. qui sont masculins malgré les terminaisons apparemment au féminin, puisqu’ils sont neutres en latin. J’apercevais le français comme un latin simplifié avec le pain azyme comme αςυμος dans le Nouveau Testament ou le squelette comme σκελετος, encore en grec, mais σκελετος qui se dit momie en français. se-rait peut-être un faux ami.

Enfin, vous remarquez, sans doute, que cette manière d’apprendre le français serait la conséquence d’une éducation culturelle européenne, ainsi que de la connaissance d’un système linguistique orienté vers l’Europe du sud. Les influences germaniques sont plus importantes en Europe du nord d’où viennent les gros mots anglais. Nos connaissances de base linguistiques sont très compliquées. Elles cachent une histoire fascinante mais trop souvent inconnue.

Attention ! l’acquisition des langues par l’osmose commence avant l’immersion d’un enfant dans la culture ou le groupe linguistique. Au vingtième siècle, le phoniatre, Alfred Tomatis, faisait des recherches sur l’acquisition de la langue (en général). L’oreille - ce que nous entendons dans le ventre de nos mères, ainsi qu’au début de nos vies serait le point de départ. Le système d’une langue avec sa grammaire et sa syntaxe est nécessaire pour l’expression précise, mais une langue n’est pas que la compétence technique. On connaît la voix de sa mère avant de naître.

Ce n’est pas tout. J’étais hospitalisé, il y deux ou trois ans. Une infirmière qui était venue me soigner à minuit m’a demandé « Que faites-vous ? Vous parlez le français mieux que nous. » Elle était flatteuse puisque son jugement était trop simple. L’acquisition d’un vocabulaire étendu et académique ne représente pas le langage de la société ambiante au quotidien. Le discours des soldats barbares et celui des habitants de l’empire romain n’aurait abordé ni le débat sur υποστασις, ουσια et la personne du Christ ni la difficulté de traduction en latin … essentia, substantia se diraient mieux en grec peut-être.

A l’intérieur, au sein même de l’Empire Romain c’était également difficile. Cicero (mort en 44 av. J-C) mentionne l’utilisation du grec dans le Sénat à Rome au premier siècle avant JC. Le latin était également bien connu à Constantinople et Justinien savait écrire en latin. A travers les siècles les Européens bien formés parlaient un mélange linguistique comme les Indiens ou les Africains d’aujourd’hui. Le sac de Rome et la chute de l’Empire entameraient un processus d’évolution de diversité linguistique qui avait longtemps existé et qui perdure toujours. C’était un processus et non pas un fait.

En outre le processus ne s’est pas terminé. Je représentais l’Église anglicane ou plutôt l’Archevêque de Cantorbéry auprès des instances européennes. Le Parlement européen n’était pas tout à fait facile car il y avait une pléthore de langues, ainsi que la complexité effrayante de l’interprétation et de la traduction. C’est toujours le cas. Heureusement l’anglais sert comme langue véhiculaire. La connaissance était répandue mais elle n’était pas universelle. Il existe quand même un petit problème. Apparemment Racine n’utilise que quelque 5000 mots. Le vocabulaire de Shakespeare comprend plus de 23 000 mots. La perfide Albion n’est pas seulement perfide en tant qu’ennemi héréditaire - sa langue est trompeuse. Au Conseil de l’Europe à Strasbourg, en revanche, l’anglais et le français sont les deux langues officielles, la traduction est assurée, mais, compte tenu des quarante-sept États membres, ce n’est pas tout à fait simple.

Au sein de l’Empire romain, s’il y avait des langues officielles, il s’agissait du latin en Occident et du grec en Orient. Parfois nous lisons que le grec était la langue, disons de la philosophie alors que le latin était une langue militaire. C’est trop simple, Cicéron était philosophe par exemple, il écrivait en latin. L’histoire rédigée par Thucydide comprend la guerre péloponnésienne.

Enfin Constantin, parfois perçu au niveau populaire comme converti chré-tien vertueux, ne maîtrisait pas aussi bien le grec que le latin paraît-il. Le pauvre ! Être empereur n’était pas un jeu d’enfant. Quant à sa conversion, des questions intéressantes s’ensuivent. Par exemple avant la bataille du Pont Milvien il voyait dans le ciel in hoc signo vinces. Mais Constantin converti prendra le sigle païen « sol invictus » …. et son décret permettra la liberté religieuse plutôt que la conversion forcée de l’Empire romain au Christianisme, au moins juridiquement. Julien, dit l’Apostat, qui était empereur quelques décennies plus tard écrit un docu-ment critique de la tradition chrétienne, dont le contenu aurait été persuasif compte tenu de la philosophie et de l’argumentation de l’époque.

La lecture de sa Défense du Paganisme contre les Galiléens est intéressante, parce que Julien était un philosophe assez sérieux. Il cite des pas-sages bibliques qui avouent que notre Dieu est le Dieu d’Israël. Commentant, dans le livre de la Genèse le récit du serpent dans le jardin il écrit : « Le pouvoir de distinguer le bien et le mal (ou le moins bien) c’est évidemment la conséquence de la sagesse. Donc le serpent était le bienfaiteur et non pas le destructeur de la race humaine. »

Au milieu du quatrième siècle l’argument était intéressant, au moins chez les païens, mais nous ne serions pas convaincus. En outre le désaccord parmi les Chrétiens avait déjà menacé la paix de l’empire et la résolution nécessitait l’invention d’un nouveau mot ομοουσιος lors du premier conseil œcuménique à Nicée. C’était controversé parce que le mot n’était pas connu dans la Bible. Je vous rappelle que les infirmières à l’hôpital de Saintes ne discutent pas la traduction de ομοουσιος ni de ομοιουσιος non plus.

Je ne plaisante pas. Le problème perdure dans un autre contexte car les langues nous trompent, mais ce n’est pas qu’au niveau populaire. Les barbares devraient apprendre la langue véhiculaire car les conquérants doivent communiquer avec leurs interlocuteurs, même les vaincus. Les questions théologiques n’étaient pas épuisées par la chute de l’empire romain…

Pour vous faire plaisir - je l’espère - j’ai une observation humoristique et une question sans réponse. J’aime bien l’idée de Jérôme et Léo [le lion qu’il avait guéri et apprivoisé. N.D.L.R.] son traducteur adjoint. Dans quelques semaines nous allons nous rappeler le 31 octobre 1517 et les 95 thèses de Luther. La propagande nous rappelle que la lecture de la Bible en langue véhiculaire, c’est à dire le latin, était imposée par les autorités et par l’Église catholique. Le latin, inconnu des paysans, était une langue véhiculaire assez bien maîtrisée par les Bénédictins, les Dominicains … et les réformateurs. Ces derniers transmettaient la connaissance du latin qui était toujours bien connu des mieux formés au début du xx ème siècle.

Toutefois, nous sommes formés par les langues maternelles et nous sommes profondément influencés par les langues que nous maîtrisons. En revanche la lecture de Chaucer, dit le père de la poésie anglaise, est difficile - la langue actuelle a trop évolué paraît-il. C’est faux. Avec une connaissance de l’anglais, du français et de l’allemand modernes on reconnaît presque tout son vocabulaire. Dans un autre contexte, le théologien de la Libération, Leonardo Boff écrit qu’il n’y a pas de version pure du Christianisme - Je peux le dire mais je ne pense pas que la hiérarchie Catholique soit tout à fait d’accord. Les langues attestent la complexité de l’expression ou même les subtilités de la connaissance.

Enfin au niveau mondial, les Chrétiens, comme tous les êtres humains, sont toujours influencés par leurs langues, ainsi que par leur culture. Con-naître une langue, c’est construire une passerelle à travers les idées. Maîtriser une langue c’est appartenir à une pluralité enrichissante, mais la pluralité n’est pas le pluralisme. La connaissance de l’autre n’est pas le syncrétisme non plus. Au sein de la tradition chrétienne et au-delà de ses bornes je voudrais dire aux croyants « tu me fascines, je veux mieux te connaître. » Ça va pour le Conseil de l’Europe mais non pas pour l’Église.

Je connaissais Rupert Davies, un grand théologien méthodiste. Il avait une vision du royaume du Ciel. C’est-à-dire que dans ce que nous appelons en anglais « le monde à venir » ou en français l’au-delà, Rupert attendait le plaisir d’entendre une causerie de St Paul sur les épîtres de St Paul. Je pensais à la sortie de Lot de la cité de Sodome. Sain et sauf, Lot dit qu’il comprend la miséricorde de Dieu. Dans la Septante le mot hébreu qui se dit justice ou la δικαιοσυνη du tribunal, c’est-à-dire hesed en Hébreu, se dit « miséricorde » ou « compassion. » La traduction est intéressante. Il y au-rait peut-être des implications pour notre interprétation des lettres de St Paul, qui mettraient l’accent sur la miséricorde du Christ et la nécessité de l’Incarnation. Ce n’est pas pour cette intervention.

Les langues sont évolutives, elles expriment la croissance de nos con-naissances comme elles expriment la définition de nos croyances, la fon-dation de notre foi et l’évolution ou plutôt le développement de la doctrine chrétienne - le titre d’un ouvrage du Cardinal Newman. Les Pères de l’Église luttaient avec des questions du vocabulaire, de l’expression et de la totalité des langues. La lutte n’est pas neuve, mais nos perceptions chrétiennes seraient incomplètes sans une connaissance des Pères de l’Église, des conflits engendrés et surtout peut-être des relations des « cathos » de l’époque qui s’engageaient avec les barbares, ou même, en langue courante, de la société ambiante et des nations embryonnaires.

James Barnett