Caritaspatrum
Accueil du siteCHRONICAE WELLENSISCorrespondance campagnarde
Dernière mise à jour :
mardi 10 décembre 2019
Statistiques éditoriales :
833 Articles
1 Brève
76 Sites Web
60 Auteurs

Statistiques des visites :
59 aujourd'hui
307 hier
763792 depuis le début
   
Corrupticoles, phantasiastes et dyscoles, ou la mise en abyme de Bessus
mardi 1er novembre 2016
par Annie WELLENS
popularité : 7%

Honte délicieuse sur moi, Bacchus ami : ma Vera vient de me révéler d’une manière foudroyante (mais la foudre ne nous poursuit-elle pas depuis nos jeunes années verdoyantes ? ) une lacune béante dans mes connaissances langagières. Depuis plusieurs jours j’étais accablé par une querelle entre deux amis moines du monastère de Lucoteiacum qui m’ont pris à témoin, ou plutôt au piège, en présence de leur Père Abbé, lequel venait de découvrir que l’un était « corrupticole » et l’autre « phantasiaste ». Pouvaient-ils continuer de célébrer la liturgie ensemble ?

Je me suis bien gardé de leur donner immédiatement une réponse, préférant prendre le temps de l’étude et du discernement, car la parole une fois lancée, vole sans qu’on puisse jamais la rappeler [1]. Et je me suis enfermé deux nuits et trois jours dans ma bibliothèque pour lire le Breviarium causæ Nestorianorum et Eutychianorum de Liberatus de Carthage [2], sûr d’y trouver matière à réflexion sur le sujet. Mon patient acharnement fut mis à rude épreuve car la copie du Brevarium était composée de minuscules caractères, à croire, comme le dit Plaute, que c’était une poule qui l’avait écrite.

[La transcriptrice de cette correspondance ne résiste pas au plaisir de citer l’extrait de la pièce de théâtre de Plaute, Pseudolus, acte premier, scène 1, où apparaît cette comparaison :

Callidore – Prends ces tablettes. Lis[…]

Pseudolus – Je vous obéis. (après avoir regardé l’écriture)Mais qu’est-ce que cela je vous prie ?

Callidore - Quoi ?

Pseudolus - Il paraît que ces lettres-là veulent avoir de la progéniture, elles grimpent les unes sur les autres.[…] Dites-moi, les poules ont-elles des mains, car c’est une poule qui a écrit cette lettre.]

Je fus récompensé le troisième jour de ma claustration lorsque je lus que sous le patriarche Timothée IV d’Alexandrie, entre 518 et 528, la question du corruptible et de l‘incorruptible fut agitée dans cette Église de la façon suivante. Un certain moine demanda à Sévère ce qu’il fallait dire quant au corps de notre Seigneur Jésus-Christ : était-il corruptible ou incorruptible. Celui-ci répondit que les saints pères avaient enseigné qu’il était corruptible. Or, certains des Alexandrins l‘apprirent, alors même qu’ils avaient précédemment demandé à Julien, qui demeurait dans un autre lieu, ce qu’il disait lui-même de la même question, et que celui-ci avait répondu que les saints pères enseignaient l’inverse. Dès lors, chacun d‘eux voulait faire prévaloir sa réponse personnelle : ils se mirent donc à écrire des livres l’un contre l‘autre. Or, ces livres furent diffusés auprès des foules de la cité : ainsi Sévère et Julien divisèrent cette Église d‘Alexandrie et on appela les uns corrupticoles et les autres, défenseurs de l’incorruptibilité, phantasiastes [3].

Je pense maintenant que je vais dire au Père Abbé de Lucoteiacum que ses deux moines peuvent célébrer ensemble, s’ils reconnaissent que le corps du Christ était corruptible, comme tout corps humain, mais qu’il n’a pas connu la corruption puisqu’il ressuscita avant qu’elle ne se produise. J’en étais là de mes réflexions, prononcées à voix haute pour mieux les entendre au double sens du terme, lorsque Vera qui s’apprêtait à déposer, selon mes consignes, quelques victuailles à la porte de ma bibliothèque, fit irruption : « Miracle ! Le muet a retrouvé la parole ! Peut-être daignera-t-il rejoindre ce soir la table et la couche conjugales ? Mieux vaut profiter du temps présent avant la corruption de nos corps qui, elle, ne fait aucun doute. ».

Et comme je levais sur elle un regard sans doute un peu égaré, elle enchaîna : « Par pitié, quitte ton humeur dyscole sinon c’est moi qui te quitterai ». L’adjectif me piqua au vif, surtout parce que j’en ignorais la signification et que je pressentais qu’il n’était pas de bon augure pour moi. Ayant fait amende honorable auprès de mon épouse, elle daigna m’éclairer : « Je conviens qu’il s’agit d’un mot rare et vieux, il signifie quelqu’un dont le comportement est difficile à vivre, qui est de tempérament morose, et même par extension, qui s’écarte des bonnes règles sociales. Cette définition te suffit-elle ? [4] ».

Bacchus ami, c’est ce qui s’appelle une mise en abyme parfaite, et je l’ai d’autant plus appréciée qu’elle fut le prélude à une délicieuse soirée.

Bessus

 

[1] Cette sentence court à travers nombres d’œuvres littéraires de l’Antiquité, du Moyen-Âge et bien au-delà, par exemple, chez Erasme. Bessus emprunte ici la formulation d’Horace dans Ep., 1, 18, 71 : Semel emissum volat irrevocabile verbum.

[2] Liberatus de Carthage, diacre, écrivit vers 560-565 ce « Bréviaire » qui témoigne d’une documentation de première main relative aux controverses christologiques de Nestorius à Justinien.

[3] Voir aujourd’hui Breviarium XIX, in Breviarium causae nestorianorum et eutychianorum de Liberatus de Carthage (traduction Ph. Blaudeau et F. Cassingena-Trévedy)

[4] Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales précise également aujourd’hui que ce mot est « rare et vieux ». Il l’aurait donc toujours été. L’adjectif s’est mué parfois en substantif, surtout en scolastique pour évoquer un argumentateur fantaisiste ou hardi. Sainte Beuve l’emploie encore ainsi : Il y eut les fidèles et les dyscoles (Port Royal, tome 4, 1859, p. 113).

Articles de cette rubrique
  1. De l’utilité de la navigation sur le Net.
    1er juin 2008

  2. Quand Bacchus s’intéresse aux Pères...
    15 juillet 2008

  3. Promesse de vendanges spirituelles.
    1er septembre 2008

  4. Pédagogie spirituelle
    15 octobre 2008

  5. Appétit de sciences
    1er décembre 2008

  6. Fièvre sternutatoire
    15 janvier 2009

  7. Agacements machistes...
    1er mars 2009

  8. Rencontre après Martin
    15 avril 2009

  9. Coup de tonnerre.
    1er juin 2009

  10. D’une correspondance à l’autre.
    15 juillet 2009

  11. Querelle hymnologique
    1er septembre 2009

  12. Entre vin nouveau et table tournante
    15 octobre 2009

  13. Vers la Lumière.
    1er décembre 2009

  14. De la réduction de texte à la réduction de tête
    15 janvier 2010

  15. D’un hymnographe à l’autre.
    1er mars 2010

  16. Où se résolvent heureusement deux affaires douloureuses pour Bacchus
    15 avril 2010

  17. Terreur volcanique
    1er juin 2010

  18. Douceur médocaine
    15 juillet 2010

  19. Une première liturgique à Mediolanum Santonum : le 15 août
    1er septembre 2010

  20. Turbulences intérieures et menaces incendiaires
    15 octobre 2010

  21. Trafic d’influences, d’Orphée à Grégoire de Nazianze
    1er décembre 2010

  22. De la colère aux larmes : rigueurs de l’exégèse et soucis de voisinage
    15 janvier 2011

  23. Commando colombanophile dans le Golfe des Pictons
    1er mars 2011

  24. La tentation de Saint Hilaire. Un parchemin retrouvé.
    15 avril 2011

  25. Dur printemps pour les Pictons.
    1er juin 2011

  26. Chrysostom’attitude en Narbonnaise.
    15 juillet 2011

  27. La monachomyomachie ou les moines contre les mulots
    1er septembre 2011

  28. Origène for ever !
    15 octobre 2011

  29. Lumière nouvelle sur le péché de saint Patrick.
    1er décembre 2011

  30. Discernement spirituel par correspondance
    15 janvier 2012

  31. Dégel intérieur mais frimas extérieurs. Bonus : un scoop sur les ragondins.
    1er mars 2012

  32. Le phénix de Lactance et le vin de Muscat, ou la thérapeutique spirituelle de Silvania
    15 avril 2012

  33. A mystagogie déplacée, liturgie dévoyée
    1er juin 2012

  34. De la pluie aux larmes, que d’eau ! que d’eau !
    15 juillet 2012

  35. Virgile, le Pseudo-Longin, Antoine et Athanase, même combat !
    1er septembre 2012

  36. De Johannes-Petrus à Doliprane de Céphalée.
    15 octobre 2012

  37. Picnolepsie et antiennes Ô
    1er décembre 2012

  38. Bacchus, vous avez dit : « dévarié » ?
    15 janvier 2013

  39. De Bethléem à Madiran : nouvelles lueurs sur le caractère de Jérôme
    1er mars 2013

  40. La joyeuse cinquantaine
    15 avril 2013

  41. D’Eugène de Tolède aux « énergumènes »
    1er juin 2013

  42. Sentiment océanique
    15 juillet 2013

  43. Des « astrologues chrétiens » : oxymore ou coquecigrue ?
    1er septembre 2013

  44. Les « reliques » ou le feu aux poudres
    15 octobre 2013

  45. Esclave, chasse les mouches !
    1er décembre 2013

  46. Mystère de l’esperluette
    15 janvier 2014

  47. Du Verbe abrégé à la bulle d’eau humaine
    1er mars 2014

  48. Benoit et Colomban : même combat spirituel ?
    1er mai 2014

  49. L’hémine et le charivari
    15 juin 2014

  50. Main basse sur les reliques de Benoît et Scholastique
    15 août 2014

  51. Venance Fortunat, auteur de « Frère Jacques » ?
    15 septembre 2014

  52. Marmite bouillante, amitié florissante
    1er décembre 2014

  53. L’érysipèle, l’hérésie et le Christ médecin
    15 janvier 2015

  54. Erasme et le vin de Nîmes
    15 avril 2015

  55. Confession ou rétractation ?
    1er juin 2015

  56. Le Purgatoire, ou l’Enfer climatisé
    15 juillet 2015

  57. Le Bréviaire d’Alaric ou le salut (pour Bessus) par les Wisigoths
    15 septembre 2015

  58. Haro gaulois sur les stylites !
    1er novembre 2015

  59. Polémique monastique en Armorique et menace de burn-out pour Bessus
    1er mars 2017

  60. Romanos le Mélode : plus fort que le son des cloches et des orgues !
    15 décembre 2015

  61. De l’allitération au kakemphaton et du kakemphaton à l’Hypapante
    15 février 2016

  62. Du bréviaire hispano-mozarabe au sang de Jupiter
    15 juin 2016

  63. L’ascension du Mont Ventoux, un « copié-collé » de celle du Crêt Pourri, ou : Pétrarque a-t-il plagié Bacchus ?
    15 août 2016

  64. Corrupticoles, phantasiastes et dyscoles, ou la mise en abyme de Bessus
    1er novembre 2016

  65. La « Divine Liturgie » de Jean Chrysostome au monastère de Saint Oyend ?
    1er janvier 2017

  66. L’appel au secours de Silvania : Bacchus tenté par l’enkratéia
    1er juin 2017

  67. Proskynèse, douleurs articulaires et crottes de bouquetins
    1er août 2017

  68. Résurrection de Bacchus selon Sédulius
    1er octobre 2017

  69. Ordination presbytérale au pays des Colliberts : une première !
    1er février 2018

  70. Archives en péril au monastère des Îles d’Hyères
    15 mars 2018

  71. Epanadiplose, Buisson ardent et Troussepinette, ou le retour victorieux de Bessus au jardin
    1er juillet 2018

  72. Sacramentaires gélasiens et souris théophages
    15 septembre 2018

  73. Des Odes de Salomon au jaune liturgique
    15 décembre 2018

  74. Il était une fois … La (fausse) question de l’âme des femmes
    1er avril 2019