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Le peuple dans les marges de l’art religieux médiéval 2/3
vendredi 5 août 2016
par Annie WELLENS
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La littérature orale, du mythe à la devinette, est énigmatique et nécessite d’être lue sur plusieurs registres. A l’image des sculptures ornant des stalles du XVe siècle pour donner à voir, deux siècles avant la fable bien connue de La Fontaine, un renard inviter une cigogne à partager son repas, mais la nourriture posée sur une pierre plate est inaccessible au long bec pointu du volatile, et la cigogne inviter à son tour le renard qui va rester sur sa faim car son hôtesse sert la nourriture dans un carafon au col trop étroit pour le museau du quadrupède. On peut entendre, à un premier niveau, que tel est pris qui croyait prendre, mais les familiers de l’histoire des fables sont conviés à « lire » plus loin, pour autant qu’ils se remémorent l’interprétation que Plutarque faisait d’une fable d’Esope développant le même scénario en compagnie d’un renard et d’une grue : Eh bien, pareillement, lorsque les philosophes, se plongeant dans la dialectique de leurs questions subtiles, fatiguent les autres buveurs, incapables de les suivre ; que ceux-ci, de leur côté, se lancent dans des chansons, des récits frivoles, des propos d’échoppe et de carrefour, c’en est fait du but de la réunion à boire et Dionysos est bafoué [1]. Pain bénit pour se moquer des banquets ratés par la faute des convives.

On reste, non pas sur sa faim comme les animaux ci-dessus, mais sur des points d’interrogation ou de suspension, concernant des confréries qui auraient consciemment inscrit ou fait inscrire dans la pierre, sur une toile ou un tissu, des indications relatives à leurs secrets, voire à leurs cérémonies initiatiques. Mais prenons garde aussi, avertissent les auteurs du livre Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, de ne pas devenir monomaniaques en trouvant toujours et partout les mêmes secrets. Par exemple, que sait-on vraiment de la « Confrérie des Cornards de Rouen » ? L’historien Noël Taillepied, en 1585, tentait de retracer leur histoire en reconnaissant la difficulté de l’exercice, alors qu’il était pourtant leur contemporain : Les cornards ont leur confrairie à Nostre Dame de Bonnes Nouvelles, où ils ont un bureau pour consulter de leurs affaires. Ils ont succédé aux Coqueluchiers, il y a environ cinquante ans, qui se présentaient les jours des Rogations en diversité d’habits, mais parce qu’on s’amusait plus tôt à les regarder qu’à prier Dieu, cela fut réservé pour les jours gras à ceux qui jouent les faits vicieux, qu’on appelle vulgairement « Conards » ou « Cornards », auxquels, par choix et élection, préside un abbé mitré, crocé, et enrichi de perles quand solennellement il est entraîné en un chariot à quatre chevaux le Dimanche Gras et autres jours des Bacchanales. Le fait est plus clair à le voir que je pourrais ici l’écrire [2]. La polyphonie des significations se déploie : les alchimistes, à travers la représentation d’un fou muni de sa marotte et de son soufflet, y voient , négativement, un souffleur synonyme de faux alchimiste, et, positivement, la personnification de l’esprit universel. Mais le fou, c’est aussi, dans la tradition populaire et ecclésiastique, celui des jours de carnaval ou de la fête des Innocents.

La tradition des « Goliards » est exemplaire du lien entre culture populaire et culture savante, car ils traitent charnellement des choses spirituelles et spirituellement des choses charnelles, selon l’appréciation du « Docteur Admirable », Roger Bacon, déjà évoqué. Ce qu’écrivent, chantent et vivent les « Goliards », ces « escoliers » et clercs rassemblés par le goût de la plaisanterie et de la provocation à tous les niveaux, prend sa source dans un catéchisme facétieux, les Joca Monachorum. Bruno Roy fait remonter au VII ème siècle cette collection de questions posées aux moines et renvoyant à des situations bibliques qui ont en commun d’être étranges à première vue. Par exemple : Qui est mort et n’est pas né ? – Adam ; Qui est né et n’est pas mort ? – Enoch ; Qui naquit une fois et mourut deux fois ? – Lazare ; Qui n’est pas né et ne mourra pas ? – Un ange.

Certaines questions de ce recueil ont été amalgamées pour ne former qu’une seule énigme, par exemple : « Il est né avant ses parents, il a tué le quart du monde et il a dépucelé sa grand-mère ». La réponse est « Caïn » : ses parents Adam et Eve ne sont pas nés au sens strict ; celui-ci a tué son frère Abel au moment où le monde ne comptait que quatre personnes, et il a « dépucelé » sa grand-mère la terre en étant le premier à y être enseveli [3]. Bruno Roy pose lui-même une question subtile touchant notre manière de « recevoir » des textes anciens : Ces énigmes étaient-elles considérées comme comiques à l’époque de leur création ? Il est en désaccord avec Jacques Le Goff qui voyait dans ces Jeux des moines une sorte de paradoxe, ou du moins un accroc à la taciturnité de la condition monastique. Je pense que Le Goff s’est laissé détourner trop facilement de ses solides observations. En effet, les Joca témoignent non pas de l’humour des moines, mais des curiosa ou mirabilia que ceux-ci avaient notés en lisant la bible, c’est-à-dire certains faits étranges inscrits par Dieu dans l’histoire sainte, dans la structure du cosmos ou dans celle de notre pauvre monde sublunaire. A l’époque où ils furent créés, les Jeux des moines étaient en quelque sorte – on me pardonnera cette comparaison – le Livre Guinness des records divins. Ce n’est qu’au xve siècle qu’on a, en quelque sorte, banalisé ces énigmes bibliques en les faisant entrer de force dans des collections à caractère comique [4].

Que l’on penche pour l’interprétation de Bruno Roy ou pour celle de Jacques Le Goff, ce que l’on ne peut contester est le détournement de ce fonds opéré par les « Goliards » qui ont pris bien du plaisir à l’enrichir, faisant la part belle à l’obscénité. Les auteurs du livre Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, quant à eux, soutiennent une interprétation spirituelle de représentations obscènes, repérant qu’au centre de l’imaginaire de tous ces mouvements de pensée se situe la conception d’une âme portée dans le ventre et qui s’échappe comme un pet [5].

A suivre…

Annie WELLENS

 

[1] Cité par Claude Gaignebet et Jean-Dominique Lajoux, dans Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, PUF, 1985, p. 41.

[2] Ibid. p. 188 HT.

[3] Bruno Roy, Devinettes françaises du Moyen-Âge, Montréal-Paris 1977, et Saint Jean-Baptiste dans la tradition orale, Presses Universitaires de Provence, 2002.

[4] Bruno Roy, L’entrée des devinettes dans le domaine de l’écrit au XV ème siècle à Bruges. Tiré à part de : « Eulalie », n° 1, 1998.

[5] Claude Gaignebet et Jean-Dominique Lajoux, Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, PUF, 1985, p. 29.