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Le peuple dans les marges de l’art religieux médiéval (1/3)
vendredi 20 mai 2016
par Annie WELLENS
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Pour cette promenade à travers l’art religieux médiéval dans le but d’y repérer les traces de la présence du peuple, j’ai invoqué deux de mes saints patrons littéraires préférés, Montaigne et Claudel. Le premier, pour son allure poétique, à sauts et à gambades [1], et le second pour l’amplification réjouissante qu’il apporte à la manière de faire du premier : Développer logiquement une idée, faire sortir agréablement la conclusion de l’antécédent comme les articles d’une longue-vue, c’est de quoi on n’est pas capable chez moi tous les jours. Mon esprit se met par moments à ne plus procéder que par bonds soudains et disparitions instantanées. C’est au lecteur à se débrouiller avec ce lapin éperdu qui se cogne à tous les meubles [2]. Paul, vous avez dit « lecteur » ? Il s’agit bien de lire en effet cet art religieux médiéval, de relire ce qui se donne à voir, d’entendre les images, de ne pas refuser le débat entre la visibilité du Verbe de Dieu et son invisibilité : Si un dieu – un Dieu – avait voulu se révéler, comment s’y serait-il pris sinon en suggérant des images et des images d’images d’images dans l’esprit des hommes ? s’interrogeait Lucien Jerphagnon [3]. Encore convient-il de s’avancer sur des œufs et ne pas croire que tout est décodable à première vue, selon des grilles d’interprétation figées.

Dans les marges des livres de pierre

Claude Gaignebet et Jean-Dominique Lajoux, auteurs du livre Art profane et religion populaire au Moyen-Âge (PUF, 1985), invitent leurs lecteurs à regarder, en réservant leur jugement, de nombreuses photographies de sculptures d’églises bien loin du sourire de l’ange. Parmi celles-ci : * Sur un corbeau de l’église romane de Mauriac un ours, les oreilles rabattues le long du crâne, se lèche le phallus. * Sur une miséricorde des stalles de Villefranche-de-Rouergue, à l’aide d’un soufflet, un singe ventile l’arrière-train d’un autre, occupé à croquer une pomme. * Au creux de l’accoudoir d’une stalle de Saint Claude une femme à grande langue « torche-lèche » un petit bonhomme blotti contre elle. * Sur le chapiteau d’une petite église des Landes deux personnages jouent au « pétengueule ». L’appellation est suffisamment évocatrice pour ne pas insister sur la manière dont l’un recueille les flatulences de l’autre.

De telles images n’étaient pas du goût de Bernard de Clairvaux qui traitaient les monstres – Satyre, oison bridé, bouc volant… – des chapiteaux romans d’inepties coûteuses. Son emportement s’inscrit dans sa défense de la sobriété artistique cistercienne contre le foisonnement luxueux clunisien. Pour autant, il ne dénigre pas directement l’usage des images saintes ni celui des matières précieuses : les illettrés, parce qu’ils ne peuvent voir la vérité à travers l’écriture, la contemplent à travers les contours d’une certaine image, et les évêques se devant aux ignorants comme aux savants, aux faibles comme aux forts, et ne pouvant qu’alimenter à peine, par des moyens spirituels, la foi des populations peu intelligentes, ils y parviennent par des objets matériels [4]. Par contre, Bernard condamne sans appel ces ornementations dans les monastères : Mais dans les cloîtres, en présence de moines, dont l’étude est une occupation, que font, je vous prie, tous ces monstres ridicules et ces beautés difformes, et ces belles difformités si admirées ? […] j’aperçois une si grande variété de figures répandues de toutes parts autour de moi, qu’on se trouve plus entraîné à lire sur ces marbres sculptés que dans les livres, et plus attentif certainement à regarder tout le jour ces singularités qu’à méditer la Loi de Dieu [5]. Les moines, dont beaucoup viennent du peuple, sont en effet attentifs aux livres de pierre des chapiteaux.

Un siècle plus tard, le franciscain Roger Bacon, philosophe et savant appelé le « Docteur Admirable », fera valoir qu’on ne peut réduire la connaissance au savoir universitaire. S’il est question d’apprendre pour ordonner et accomplir le monde, alors tout dans la nature, dans l’homme, dans l’art nous instruit de Dieu : les marges comme les pages, les beautés comme les difformités [6]. A la même période le canoniste et liturgiste Guillaume Durand, évêque de Mende, accorde que la représentation du mal peut aider à n’y pas succomber. Encore convient-il de représenter également le bien à accomplir.

Encore plus tard, au XIXe siècle, l’abbé Auber interprétera de manière moralisatrice les obscénités représentées, en privilégiant la nudité et les accouplements : L’Eglise a voulu élucider, au moyen de ces figures maladroitement honnies, le sixième des Commandements de Dieu [7]. Les auteurs de Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, tout en reconnaissant que l’abbé Auber est certainement un des meilleurs connaisseurs de l’art médiéval, lui reprochent d’avoir réduit le terrain de l’obscénité au génital : L’immense domaine de l’anal, du scatologique, a totalement échappé au bon abbé. On voit malaisément quel commandement est rappelé aux fidèles par des scènes comme celles que nous reproduisons [8].

Comprenons qu’il faut creuser plus loin et plus profond pour retrouver la base souterraine de cet « art marginal », cette base, que ni la lecture répétée des Pères de l’Eglise ni la quasi-totalité des sources médiévales ne permet de soupçonner, est la tradition populaire orale [9].

(A suivre…)

 

[1] Montaigne, Essais, III,9, De la vanité.

[2] Paul Claudel, Le Poëte et la Bible, volume I, Gallimard, page 51.

[3] Lucien Jerphagnon, Les dieux ne sont jamais loin, DDB, 2002.

[4] Bernard de Clairvaux, Migne, col. 914. Trad. Auber, 1871, t. III, p. 594 sq.

[5] Ibid.

[6] Claude Gaignebet et Jean-Dominique Lajoux, Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, PUF, 1985, p. 27.

[7] Ibid. p. 30.

[8] Ibid. p. 30.

[9] Ibid. p. 28.