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Picnolepsie et antiennes Ô
samedi 1er décembre 2012
par Annie WELLENS
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Ô Bacchus dont l’amitié m’oriente vers la Sagesse, ne t’étonne pas de cette invocation, je suis immergé dans les antiennes que composa notre Grand Grégoire [1] pour nourrir notre vigilance pendant la semaine précédant les célébrations de la Nativité et nous élever de materialibus ad immaterialia. Chez nous, elles ne font pas encore partie de nos prières liturgiques, et je prie le Christ, lumière, vie et vérité, d’éloigner de moi l’Ennemi rusé afin que je ne tombe ni dans l’excès du zèle désordonné ni dans celui de la paresse satisfaite d’elle-même.

Mon labeur en effet, relatif à la composition de l’hymnaire dont je t’ai maintes fois parlé, tout spirituel soit-il, ne va pas sans trouble. A mesure que je collecte les textes venant de sources diverses, je m’aperçois que certains documents ajoutent aux sept invocations grégoriennes des antiennes manifestement superfétatoires que j’attribuerais volontiers à quelques chantres dont la ferveur a remplacé maladroitement la pensée théologale. Pour exemple, je te livre celle dédiée à saint Thomas :O Thomas Didyme ! vous qui avez mérité de voir le Christ, nous faisons monter vers vous nos prières à haute voix ; secourez-nous dans notre misère ; afin que nous ne soyons pas condamnés avec les impies, en l’Avènement du Juge [2]. Malgré tout le respect affectueux que j’éprouve pour Thomas (lequel, de temps à autre, me rappelle mes propres tentations d’incrédulité ), cette invocation me semble détoner par rapport à l’unique symphonie des sept autres adressées au Verbe de Dieu fait chair.

Ma Vera s’inquiète pour ma santé, trouvant que ce travail me préoccupe au point d’en oublier des réalités de la vie quotidienne. Elle soutient que je manifeste des moments d’absence, ne lui répondant pas quand elle me parle, et reprenant ensuite la conversation là où elle avait été interrompue. A plusieurs reprises, sans m’en rendre compte, j’ai lâché et renversé sur la table ma coupe de vin, ce qui ne me ressemble pas, tu en conviendras. Vera s’est enfermée toute une journée dans notre bibliothèque cherchant diagnostic et remèdes dans nos livres de médecine. A l’heure de la cena elle me livra ses conclusions, m’assurant en guise d’apéritif, que je n’avais pas une « face hippocratique », autant dire que je n’étais pas menacé, selon elle, de mort imminente. Qu’elle ait pu envisager une telle hypothèse faillit me faire renverser hic et nunc ma coupe de mulsum, ce vin miellé et épicé dont nous te devons la révélation. « Ce serait dommage de gâcher ce vin, enchaîna-t-elle, je viens de lire chez Pline l’Ancien que beaucoup ont vécu fort âgés avec pour seule nourriture du pain trempé dans du mulsum. […] Pollion Romilius avait déjà passé les cent ans quand son hôte le divin Auguste lui demanda quel régime lui avait permis de conserver cette belle santé mentale et physique. Il répondit : ’au-dedans du mulsum, au-dehors, de l’huile’ » [3]. Elle ajouta alors qu’en ce qui me concernait elle pensait avoir trouvé le nom de mon affection, plus morale que physique : « Tu souffres de picnolepsie » m’asséna-t-elle, « car le début et la fin de tes absences sont brusques, tes sens demeurent éveillés mais pourtant fermés aux impressions extérieures. Le retour étant aussi immédiat que le départ, la parole et le geste arrêtés sont repris là où ils avaient été interrompus. Pour le picnoleptique que tu es, rien ne s’est passé, le temps absent n’a pas existé ; sans que tu t’en doutes, un peu de ta durée t’a simplement échappé ». Vera a refusé de me donner ses sources [4], car elle estime qu’il n’est pas bon pour un malade de se plonger dans les livres de médecine. « Permets-moi seulement d’être ton médecin anargyre, dans l’esprit de Côme et Damien, qui guérissaient les malades sans demander de rétribution financière. Voici ma première prescription : finissons de dîner et allons marcher dans la campagne. Pas d’antienne ’Ô’ avant demain matin ». Un court instant, j’imaginai mon épouse vêtue d’une tunique et d’une chasuble, à la manière dont les icônes orientales habillent ces saints guérisseurs. T’avouerai-je, Bacchus très cher, que la fin de la soirée et la nuit furent délicieuses ? Vera me confirma, au lever du jour, qu’elle n’eut à déplorer aucun moment d’absence de ma part.

Il m’est bon d’avoir retrouvé, grâce à elle, une âme pleine de cette joie qui rend la vie féconde. Que Celui vers lequel sont orientées les antiennes « Ô » en soit béni.

Bessus

 

[1] Les historiens de la liturgie s’accordent à penser aujourd’hui que de nombreuses hymnes, anonymes, furent attribuées au pape Grégoire le Grand (mort en 604) en raison du rôle important qu’il joua dans la fixation de la liturgie.

[2] Précieuse indication attestant que des antiennes supplémentaires avaient déjà été ajoutées au VIIe siècle, alors qu’on n’en trouvait trace jusque là que dans des documents des XIIe et XIIIe siècles.

[3] Certainement dans Histoire naturelle, XXII,113.

[4] Ce refus est d’autant plus regrettable que nous aurions pu établir une conjonction entre les auteurs anciens et les travaux d’un penseur contemporain sur ce phénomène de la picnolepsie, Paul Virilio, auteur de L’esthétique de la disparition, éd. Galilée, 1989.

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