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De Johannes-Petrus à Doliprane de Céphalée.
lundi 15 octobre 2012
par Annie WELLENS
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Bessus ami, me voici de nouveau en proie à une excitation intellectuelle qui me « mange la cervelle » comme le dit si joliment mon très paradoxal voisin Johannes-Petrus, lequel partage son otium entre la lecture, la peinture, son jardin et la fréquentation de quelques amis choisis dont j’ai la joie – une joie qui ne va pas sans turbulences, comme tu vas le voir – de faire partie. Il est le premier chez qui je rencontre une confession de foi exclusivement centrée sur la théosis, ou divinisation, de nos Pères orientaux, au point ne ne jurer que par une appellation qui lui est propre, « le fond sans fond de l’âme » [1], allumé par l’étincelle divine, sinon identifié à elle.

Un jour où j’ai voulu rapprocher ce « fond sans fond » de l’intime de l’esprit, l’abditus mentis d’Augustin, il s’est violemment emporté, traitant l’évêque d’Hippone de « malade mental ». Certes Johannes-Petrus a fait, dans sa jeunesse, quelques études de médecine, mais je ne peux consentir à ce qu’elles justifient un tel diagnostic. Je lui ai répondu que je le croyais atteint de gnosticisme (non pas, tu t’en doutes, au sens de la véritable gnose, la connaissance de Jésus-Christ, mais au sens de la « gnose au nom menteur » dénoncée par Irénée de Lyon). Ce que les remèdes ne guérissent pas, le bistouri le guérit, ce que le bistouri ne guérit pas, le feu le guérit, et ce que le feu ne guérit pas, il faut le considérer comme incurable : cet aphorisme d’Hippocrate illustre ce que nous pensons, lui de mon « augustinisme acharné », moi de son « gnosticisme impérieux ». Ajoute à cette controverse que Johannes-Petrus se méfie au plus haut point de la liturgie, y voyant une manière d’assigner Dieu, ou plutôt le divin ou la déité, comme il dit, à résidence humaine, et tu auras un tableau exhaustif de nos tempêtes verbales.

Ces derniers jours, nos affrontements ont connu une heureuse trêve, d’autant plus heureuse qu’elle ne vint pas de nous, mais nous fut offerte par le bibliothécaire du monastère de Saint Oyend. Cet érudit habituellement silencieux m’avait fait signe de l’attendre à la sortie de l’église alors que je participais aux Vêpres. Il fallait que la raison en soit grave pour qu’il se permette une telle dérogation à la règle monastique. Il m’apparut comme transfiguré lorsque je le rejoignis, et c’est alors qu’il m’apprit avoir découvert, non pas les sermons d’Origène en grec qui nous font tant défaut et qu’il espère voir ressurgir un jour [2], mais un long sermon sous forme épistolaire en langue syriaque intitulé « l’homme de douleur et la douleur de l’homme », manifestement inspiré par Isaïe 53. Le nom de l’auteur, non répertorié jusque là chez nos Pères orientaux, apparaît au début du texte :Doliprane de Céphalée à ses frères souffrants. Malheureusement, l’Abbé est venu rappeler à l’ordre du silence le frère bibliothécaire, et je n’ai pu en savoir davantage. [Ici, plutôt que de renvoyer à une abondante note de bas de page, je me permets, en tant que transcriptrice de la correspondance Bessus-Bacchus, d’inclure cette information capitale : Marie-Laure Chaïeb, professeur de patristique à l’Université Catholique de l’Ouest, a fait état devant plusieurs témoins, de recherches enthousiastes menées par Jean-Christophe de Nadaï, latiniste, théologien, spécialiste de la littérature française du XVIIe siècle, sur un « nouveau Père récemment découvert : Doliprane de Céphalée » (sic). Il est troublant de constater que le même ( ?) Doliprane, découvert par le frère bibliothécaire de Saint Oyend au VIIe siècle, est retombé ensuite dans l’oubli jusqu’à aujourd’hui. Je souhaite vivement que cette lettre de Bacchus apporte de l’eau au moulin mystique de Jean-Christophe de Nadaï, et je brûle, pour ma part, de connaître ses propres sources.]

Peut-être, Bessus très cher, trouveras-tu, toi aussi , une trace de Doliprane, en continuant la composition de ton hymnaire. Auquel cas, tu devines avec quelle ardeur je te prie de ne pas m’en différer la révélation.

Rendons grâces à Dieu comme le font si bien la vigne avec ses sarments silencieux, la forêt avec sa chevelure, la campagne avec ses épis [3].

Bacchus

 

[1] Est-il nécessaire de rappeler que l’on trouvera cette expression chez Maître Eckhart ? On ne peut que regretter l’absence de documents écrits par Johannes-Petrus.

[2] Le bibliothécaire se serait réjoui d’apprendre que tout récemment le catalogage des manuscrits grecs de la bibliothèque de Johann Jakob Fugger a donné lieu à une découverte spectaculaire à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich. Dans un de ces manuscrits, Madame Marina Molin Pradel, philologue helléniste, a trouvé et identifié de nombreux sermons sur les Psaumes d’Origène (185 – 253/54), un des plus grands théologiens de l’école d’Alexandrie, dont le texte original était inconnu jusqu’alors.

[3] On notera que la tonalité de cette finale ressemble étrangement à celle des hymnes de Venance Fortunat.

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