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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et la chair
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Echos du colloque
lundi 10 octobre 2011
par André DABEZIES
popularité : 2%

Parmi ces chrétiens, au début souvent pauvres et humbles, quelques-uns plus instruits ont été capables d’expliquer la cohérence qui liait leur attitude à l’Ancien Testament et à l’Évangile.

Un aperçu de l’auditoire

Dans leur vision, en particulier, la Création est bonne en elle-même puisque Dieu nous l’a donnée, le corps humain (ou « la chair », comme écrit saint Jean) doit donc être apprécié et estimé, depuis que Jésus a pris un corps d’homme et que notre corps aussi, après le sien, est appelé à la résurrection et à la divinisation : la chair créée par Dieu est d’abord bonne et destinée à une activité positive, « toute chair est faite pour recevoir de Dieu le salut » (Isaïe, 40,5, cité par Luc 5, 6).

Il est vrai que « la chair » peut prendre aussi un sens tout à fait différent et désigner surtout la « faiblesse humaine » face à la souffrance ou à la tentation : c’est la chair terrestre et pécheresse, qui si vite s’opposera à l’esprit et à la vie divine. À l’encontre de ce que dit l’Évangile, une partie des chrétiens s’en rapporteront à saint Paul qui les met en garde contre « les œuvres de la chair » (par ex. dans Galates, 5, 19-21) et préféreront mépriser et rejeter la chair, comme tout ce qui vient de la matière.

Les Pères vont alors construire un discours à partir de ces deux acceptions. Origène par exemple argumente sur ce fond de polysémie ; quand il évoque la résurrection, il peut tout à la fois dire qu’il n’y aura dans l’au-delà plus de chair, au sens de chair terrestre, pécheresse, et qu’il restera une chair, mais une chair « éthérée », subtile. La forme corporelle resterait, assurerait une continuité entre le corps terrestre et le corps céleste – si Thomas veut mettre ses doigts dans la plaie de Jésus, il faut bien qu’il y ait un corps. Ce corps ressuscité porte bien les stigmates du corps précédent ; c’est une originalité très importante du christianisme ; ni dans l’au-delà juif, ni dans l’au de-là païen vous n’avez de corps tangibles. Vous avez des ombres.

M. Metzger, B. Gain, A. Canellis, P. Descotes

Cette originalité est liée à la valeur de la chair dans la création et à sa place dans le plan du salut. Grec et évêque de Lyon, Irénée écrit (avant 180) « contre les hérétiques » et défend la beauté de la création et de cette chair qui nous est donnée pour vivre l’amour de Dieu et des autres. La défense de la création et de tout ce qui est humanité et « chair » restera un critère essentiel du discours chrétien contre les « gnostiques » (= seule nous sauve la « connaissance »), les manichéismes (= la chair relève de la matière, donc du Mal) et autres dualismes qui surgiront plus tard. - Les théologiens latins, comme Tertullien, Augustin, ne peuvent pas accepter, à la suite d’Irénée, la condamnation de la chair puisqu’elle a été créée par Dieu. Tout ce qui a été créé par Dieu est bon, et pour parer à la difficulté de la condamnation apparente de la chair dans saint Paul, Tertullien propose de lire « mauvaises œuvres de la chair » là où il est écrit la chair « condamnée » ( Paul, Rm 6, 16-19). De même Augustin insiste disant que la chair est bonne en elle-même, même si elle peut être corrompue.

J.-Cl. Larchet, M. Metzger

Augustin commente largement cet aspect de la discipline. Le soin du corps est important, mais il doit s’accompagner d’une ferme condamnation de la mollesse ou des excès de la chair. : c’est le juste équilibre à trouver. Cet équilibre passe par la condamnation des excès ascétiques : castration refusée, suicide refusé ; tous les éléments qui montrent un refus du corps font basculer du côté de l’hétérodoxie. La frontière entre orthodoxie et hérésie passe par la reconnaissance de la bonté de la création divine, y compris le corps, même si ce corps doit être discipliné et modelé après la chute.

Cette « chair », bien sûr, n’a rien à voir alors avec le sens décadent qu’a pris, dans notre français moderne, le vocabulaire des « problèmes de la chair » pour évoquer des troubles ou perversions sexuelles. Cette nuance du mot est quasi absente chez nos « Pères de l’Église » des premiers siècles…

André DABEZIES

A Jean-Baptiste Souzy le dimanche matin...