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Pour un « livre noir » de l’Antiquité tardive ?
vendredi 30 avril 2010
par François-Xavier BERNARD
popularité : 8%

 Epilogue

P. Athanassiadi conclut son livre par un bref « contrepoint » faisant office d’épilogue, dans lequel elle s’intéresse aux « fous de Dieu », aux mystiques en tant que figures de la « résistance à la pensée unique ». Revenant sur le cas de deux mystiques byzantins des VIe et VIIe siècles, Syméon d’Emèse et Maxime le Confesseur, l’auteur montre comment ces individus hors normes ont tourné en dérision l’hypocrisie de leurs contemporains, et promu la grâce, l’amour de Dieu, comme seul moyen d’atteindre la perfection morale, en dehors des cadres imposés par l’Eglise. Ce faisant, ces « fous » qui jouissaient d’une grande notoriété et d’une grande popularité ont, à leur manière, perpétué quelque chose de l’hellénisme, et nous amènent à nuancer le tableau d’une société complètement refaçonnée par la « pensée unique ».

Polymnia Athanassiadi n’a pas écrit un « Livre Noir » de l’Antiquité Tardive. Mais elle en a eu l’intuition et en a jeté les fondements conceptuels et méthodologiques. Son travail pose plusieurs problèmes, qu’elle reconnaît d’ailleurs avec beaucoup de bonne foi. Tout d’abord, l’écueil de l’anachronisme, que l’on voit poindre chaque fois que l’on cherche à appliquer des catégories modernes à des temps plus anciens : ainsi, la « pensée unique » et le concept – jamais explicitement convoqué mais souvent suggéré – de totalitarisme, purs produits du XXe siècle, se retrouvent brutalement plaqués sur les réalités religieuses très complexes du monde tardo-antique. Tout le travail de Polymnia Athanassiadi est une tentative de déconstruction de l’historiographie anglo-saxonne, qui conduit l’auteur à ne prendre en compte que les éléments qui viennent soutenir la thèse d’une dérive théocratique et totalitaire du pouvoir romain. Mais n’oublions pas que les moyens de coercition de l’Etat romain ne sont pas ceux des Etats modernes. N’oublions pas les fossés qui séparent la loi, son application (souvent inégale géographiquement) et la façon dont elle est reçue. N’oublions pas, enfin, que certains Pères de l’Eglise ont prôné une ecclésiologie plus ouverte, plus tolérante (à l’image d’Irénée de Lyon), et que, comme le souligne J.-M. Salamito, « le christianisme en tant que théorie semble bien porter en lui-même l’antidote aux abus qu’il tend à commettre en tant que groupe humain » (Les Pères de l’Eglise et les dissidents. Dessiner la communion. Actes du IVe Colloque de La Rochelle).

Enfin, Polymnia Athanassiadi est avant tout une spécialiste du monde hellénique, et son livre traite peu de l’Occident romain : les sources étudiées, les phénomènes analysés, les acteurs mentionnés se rapportent tous, ou presque, à l’Orient. Il est vrai que les querelles christologiques ont été plus vives en Orient. Il est vrai que le centre de gravité du pouvoir romain a basculé vers l’Orient et vers la « Nouvelle Rome » qu’était Constantinople. Les grands conciles œcuméniques se sont tenus en Orient, et ont été dominés par les évêques orientaux. Il est vrai aussi qu’en 395 l’Empire a été scindé en deux, et que l’Orient et l’Occident ont emprunté des voies différentes, tant sur le plan politique que religieux. On espérait cependant une comparaison entre Orient et Occident : la normalisation idéologique et la montée de l’intolérance religieuse s’observent-elles aussi en Occident ? Selon quelles modalités ? Comment l’Occident a-t-il reçu ces nouvelles normes ? Il y a peut-être ici les pistes d’une réflexion plus large.

Du reste, Polymnia Athanassiadi propose une étude passionnante, érudite et richement documentée. Elle accorde une place essentielle aux acteurs dans sa réflexion, qu’il s’agisse du pouvoir, des ecclésiastiques ou des intellectuels, en montrant le rôle spécifique de chacun. Mais surtout, elle a tenté de briser l’image d’une Antiquité Tardive « heureuse » sans retomber dans le schéma éculé du déclinisme, en insistant – et c’est sans doute la grande leçon de l’ouvrage – sur les éléments de continuité : qu’elle soit le fait de chrétiens ou de païens, la violence au nom de la religion se banalise dans l’Empire. Elle prend ses racines dans la société romaine, mais la religion chrétienne, revendiquant le monopole de la vérité théologique et désireuse de bâtir une Eglise à vocation universelle, a fait définitivement basculer l’Empire dans la théocratie, préfigurant ainsi les grands systèmes théocratiques de l’Orient médiéval, qu’il s’agisse du césaropapisme byzantin ou du califat en terre d’Islam : une religion d’Etat, une législation inspirée de la religion, un Dieu unique et un souverain unique à la gloire desquels est vouée une capitale prestigieuse. La persistance de pratiques païennes, la multiplication des hérésies, les voies dissidentes que les sources ne nous font connaître que de manière parcellaire, révèlent les nombreuses failles de cette théocratie naissante, et sont autant de nuances à apporter au tableau d’une Antiquité Tardive obscurantiste.

François-Xavier BERNARD est agrégé d’histoire et enseigne au Lycée G. Eiffel de Rueil-Malmaison. Il mène des recherches sur l’histoire du christianisme antique à l’Université Paris IV-Sorbonne. © Le Blog de l’Histoire – http://www.passion-histoire.net – Avril 2010