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Pour un « livre noir » de l’Antiquité tardive ?
vendredi 30 avril 2010
par François-Xavier BERNARD
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Attentats du World Trade Center, de Londres et de Madrid, guerre civile en Afghanistan, répression des opposants en République islamique d’Iran, essor du néo-créationnisme aux Etats-Unis, appels du pied lancés par le Saint-Siège en direction des catholiques les plus intransigeants… En ce début de XXIe siècle, la montée des intégrismes religieux nous fascine autant qu’elle nous effraie. Parmi les questions multiples que peut faire jaillir un problème aussi complexe, celle des antécédents historiques du fanatisme religieux mérite naturellement d’être posée. Le film Agora d’Alejandro Amenabar, sorti en 2009, s’inscrit dans cette réflexion sur les origines du fanatisme : Agora évoque de manière très romancée la destruction du sanctuaire de Sérapis par des chrétiens fanatiques à Alexandrie vers 391, et le meurtre de la philosophe païenne Hypatie par l’évêque Cyrille. Le film est d’ailleurs assez original dans la mesure où il prend pour cadre une époque rarement portée à l’écran, l’Antiquité tardive, et plus précisément le moment où l’empereur chrétien Théodose fait interdire les cultes païens et ordonne la fermeture des temples.

L’ouvrage de l’historienne athénienne Polymnia Athanassiadi, intitulé Vers la pensée unique. La montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive, publié aux Belles Lettres début 2010, a pour ambition d’analyser les mécanismes ayant conduit à la mise en place d’une religion d’Etat dans l’Empire romain, ainsi qu’à la répression de toutes les formes de dissidence religieuse entre les IIIe et VIe siècles, à mesure que s’élaborait une orthodoxie chrétienne. Selon l’auteur, la montée de l’intolérance religieuse serait l’un des traits les plus prégnants de l’Antiquité tardive, cette période charnière entre le Haut-Empire et le Moyen-Âge. Ce n’est donc pas le problème de la christianisation de l’Empire qui intéresse ici l’historienne. La question à laquelle Polymnia Athanassiadi cherche à répondre pourrait être formulée ainsi : comment passe-t-on d’un Empire multiconfessionnel et décentralisé, reconnaissant à chaque cité le droit d’honorer ses dieux, à un régime théocratique et centralisé, dans lequel le pouvoir politique s’appuie sur une monodoxie, c’est-à-dire une idéologie religieuse unique, imposée par l’Etat à l’ensemble des habitants de l’Empire ?

Mais l’ouvrage se veut aussi polémique, dans la mesure où l’auteur prend le contre-pied de tout un courant historiographique qui, depuis le début des années 1970, a surtout envisagé l’Antiquité tardive comme une période de renouveau culturel et de grande créativité dans le domaine de la religion, avec l’essor de l’architecture et de l’iconographie religieuses, de la prédication, de la littérature hagiographique et patristique. Le livre de Polymnia Athanassiadi se compose de quatre chapitres qui reprennent (à quelques remaniements près) le contenu de quatre conférences qu’elle a prononcées au Collège de France en juin 2006 sur l’Antiquité tardive.

Le titre de l’ouvrage a déjà de quoi surprendre, en raison de son caractère anachronique. Car il semble assez audacieux d’appliquer à l’Antiquité le concept très contemporain de « pensée unique ». Cette expression a une connotation fortement péjorative. Ce que l’on qualifie aujourd’hui de « pensée unique » ne correspond pas à une idéologie imposée, mais plutôt à un ensemble d’idées communément admises, relatives à la politique, l’économie, la société, la culture, l’environnement, etc. C’est un ensemble d’idées qui sont « dans l’air du temps », que chacun peut facilement se réapproprier, et qui constituent un schème idéologique à peu près cohérent quoique simpliste. Mais la « pensée unique » est surtout un lieu commun polémique, dont le discours politicien use et abuse. Dénoncer la pensée unique est une manière de rabaisser un adversaire politique en l’accusant de « conformisme idéologique ».

Souvenons-nous : dans les années 1980, la « pensée unique » était l’expression employée par la gauche pour décrier le tournant libéral de la droite RPR-UDF, à une époque où les théories néo-libérales et monétaristes s’imposaient de part et d’autre de l’Atlantique, et où le « thatcherisme » exerçait une certaine fascination sur une partie de la classe politique française. Au début des années 2000, en France, la droite au pouvoir parle à son tour de « pensée unique » pour fustiger, à tort ou à raison, la vulgate sociale-démocrate qui servirait, selon elle, à justifier un certain conservatisme social. Bien souvent, la pensée unique est donc un passe-partout polémique, dans lequel on met ce que l’on veut y voir.

Le sous-titre de l’ouvrage de Polymnia Athanassiadi, non moins provocateur, évoque une « montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive ». Le terme « intolérance », on l’aura compris, vient expliciter le concept de « pensée unique ». On peut certes contester l’emploi de ce terme dans le cadre de l’Antiquité, même tardive. En effet, on ne commence à parler d’ « intolérance » que dans l’Europe moderne, l’Europe des guerres de religion et de la Sainte Inquisition. Cette Europe dans laquelle des monarchies catholiques à la fois inquiètes et sûres d’elles-mêmes ont allègrement persécuté leurs minorités religieuses, qu’il s’agisse des juifs, des maures, des protestants ou des jansénistes. Cette Europe dans laquelle les libre-penseurs puis, au XVIIIe siècle, les Lumières ont prôné la tolérance. Dans le premier chapitre de son livre, Polymnia Athanassiadi assume pleinement cet anachronisme en expliquant qu’il n’existe aucun terme équivalent en grec ni en latin, le mot latin intolerantia signifiant d’ailleurs « impatience » et non « intolérance ».

De toute évidence, les termes « pensée unique » et « intolérance » ne sont pas de simples slogans imposés par l’éditeur, mais des anachronismes volontaires de l’auteur, employés dans le titre comme à l’intérieur de l’ouvrage. Le problème, c’est qu’en raison même de leur forte connotation dépréciative, ces expressions sont porteuses d’un jugement de valeur, et nous font sortir de la neutralité qui devrait être celle de l’historien (voir l’introduction de Jean-Marie Salamito, « Intransigeance et ouverture dans le christianisme », dans Les Pères de l’Eglise et les dissidents. Dessiner la communion. Actes du IVe Colloque de La Rochelle, septembre 2009). En effet, l’Antiquité tardive telle que la dépeint ici Polymnia Athanassiadi est une époque absolument effroyable, un âge de radicalisation des antagonismes religieux, qui annonce déjà tous les crimes perpétrés au nom de Dieu. Et l’on voit prendre forme, page après page, le sombre tableau d’un système quasi totalitaire dans lequel une religion à vocation universelle, le christianisme, régente la vie des individus, et où le pouvoir politique, au nom de cette même religion, s’efforce de réduire à néant toutes les croyances et pratiques hétérodoxes (schismatiques, hérétiques et païens récalcitrants).

Les expressions « coup de poing » du titre de l’ouvrage ont donc été choisies en raison de leur charge polémique mais aussi, qu’on se le dise, de leur côté accrocheur, car de tels mots retiennent nécessairement l’attention dans un contexte où la montée des intégrismes religieux fascine et inquiète.