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L’Apocalypse au risque de l’histoire : livre et film.
vendredi 15 mai 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 5%

Quelle formule choisir ? Faut-il considérer le livre comme le développement d’un script qui aurait servi au choix, au découpage et à l’ordonnancement des interventions des chercheurs, ou comme le fruit des informations et des réflexions développées dans le film. Seuls les auteurs pourraient nous répondre… Nous parierons sur l’interaction des deux. Ce qui nous intéresse de toute façon, c’est la comparaison de l’écrit et du film.

Bien qu’elles soient déjà le résultat d’une sélection ou d’un montage, il est fort intéressant de voir ce que le livre retient des interventions des chercheurs, ce qu’il omet, oublie ou passe sous silence, ce qu’il contredit, et les choix implicites qu’il opère. Il est également instructif de voir sur quels points les auteurs insistent, les thèses à partir desquelles ils rebondissent et qu’ils accentuent.

Si l’on se penche sur le hasard et la nécessité qui peuvent présider aux omissions que l’on constate dans le récit écrit par rapport au documentaire filmé, la première omission frappante est l’absence de description de la vie interne des communautés, de leur développement institutionnel, de leur existence concrète. Ceci, joint à l’insistance des auteurs pour minimiser tous les premiers témoignages relatifs à la ’foule’ que pouvait localement représenter les chrétiens, laisse l’impression d’un christianisme complètement ’déréalisé’. Comme si l’histoire du christianisme n’était que littérature. Comme si le christianisme ne prenait d’abord corps intellectuellement, lors de la formation du canon des Écritures, et qu’il ne prenait véritablement corps socialement qu’avec Constantin.

Certains des choix opérés renvoient au néant les hypothèses d’une bonne partie des chercheurs. Citons tout d’abord le choix d’interpréter l’apostrophe à la synagogue de Satan comme une invective d’une communauté juive à l’égard d’une communauté pagano-chrétienne, puis celui de voir dans le récit du martyre des Maccabées un texte « ajouté au texte premier des Maccabées comme une réponse juive à la propagande chrétienne, qui, par la célébration de ses martyrs, voulait manifester la qualité supérieure de sa croyance » (p. 83). Par ailleurs, l’insistance des auteurs sur le caractère de propagande des récits de martyres, va de pair avec le souci de modérer le nombre des martyrs.

Il y a aussi des amalgames : ainsi, lorsque les auteurs placent côte à côte martyrs juifs, chrétiens ou islamistes, et qu’ils passent insensiblement de la menace du jugement à venir proférée à l’égard de ses juges par Polycarpe de Smyrne, à la sourate du Coran utilisée par l’un des pilotes qui a détruit les tours du World Trade Center : « je vais jeter l’effroi dans le cœur des mécréants, frappez leur le haut du cou, faites leur sauter les doigts… ». Dans la séquence filmée, G. Stroumsa avait pourtant fort bien expliqué la différence entre le martyr islamiste dont la volonté est de combattre et de détruire et le martyr chrétien.

A l’amalgame se joint parfois l’effet de style qui vise toujours à donner une image délétère de cet « ulcère », de cette « mante religieuse » qu’est le christianisme. « D’amour marquise vos beaux yeux me font mourir ». Qui ne connaît la valeur de l’inversion qui permet, en disant les mêmes choses, d’en faire ressentir d’autres ? L’inversion chronologique, en histoire, peut produire un effet similaire. C’est ainsi que sous le titre « un peuple déicide », M. et P. commencent par évoquer les épithètes malsonnantes appliquées aux juifs par Jean Chrysostome au tournant des IVe-Ve siècles. Puis l’accusation de déicide porté par ce même auteur. Ils citent ensuite un passage tiré de l’homélie sur la Pâque de Méliton de Sardes (170 environ) qui évoque le meurtre inouï commis au milieu de Jérusalem, le meurtre injuste du Juste, et qui culmine dans la phrase : « celui qui est Dieu est mis à mort, celui qui est roi d’Israël, est écarté par une main israélite ». Et les auteurs de s’indigner contre l’énormité de l’accusation, le sophisme du raisonnement, l’absurdité de la démonstration… avant de présenter l’antisémitisme de Luther comme une préfiguration du programme nazi en citant un long extrait de l’ouvrage de J. Isaac, « genèse de l’antisémitisme chrétien », pour asséner finalement : « l’anti-judaïsme théologique s’est mué en anti-sémitisme racial ». L’effet est saisissant.

Il importe, cependant, de restituer aux textes leurs environnements historiques. On ne peut assimiler celui de Méliton de Sardes à celui de Jean Chrysostome. Le texte de Méliton est un texte liturgique d’un style très particulier dont on peut souligner le caractère lyrique. La phrase incriminée constitue le point culminant d’une longue envolée stylistique. Ce qui précède l’accusation portée par Méliton est une lamentation sur Jérusalem, semblable à celle qu’on trouve en Lc 19,41-44 : « quand (Jésus) fut proche de la ville, il pleura en disant : ’ah, si en ce jour tu avais compris toi aussi le message de paix !… tes ennemis ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps de l’épiskopè (de la visite de Dieu) ». La lamentation sur Jérusalem est un genre littéraire classique déjà présent chez les prophètes. Si l’on voit dans le texte de Méliton, la démonstration que le Christianisme est, dès les origines, génétiquement, anti-sémite, alors les prophètes Isaïe et Jérémie sont les plus antisémites des hommes !

Pour la petite histoire, précisions que le plus ancien témoin de l’homélie sur la Pâque, le papyrus Bodmer XIII (début IVe s.), - que les réalisateurs ont peut-être pu consulter lors de leur visite à l’institut Bodmer -, contient bien le passage qu’ils citent, mais sans l’accusation de « déicide ». Soulignons enfin, qu’à l’époque où il écrit, vers 160-170, Méliton, en temps que chrétien, était plus en position d’être persécuté que d’être persécuteur, ainsi qu’en témoignent, à même époque, le martyre de Justin à Rome, celui de Polycarpe de Smyrne en Asie Mineure ou les martyres de Lyon. L’histoire n’est pas que littérature !