Caritaspatrum
Accueil du siteCONTROVERSES ET DEBATS
Dernière mise à jour :
jeudi 5 décembre 2019
Statistiques éditoriales :
832 Articles
1 Brève
76 Sites Web
59 Auteurs

Statistiques des visites :
182 aujourd'hui
250 hier
761795 depuis le début
   
L’Apocalypse au risque de l’histoire : le film
mercredi 15 avril 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 1%

La méthode Mordillat - Prieur expliquée par eux-mêmes

La série réalisée en DVD contient en supplément une interview des réalisateurs. Ils nous y expliquent leur démarche. G. Mordillat insiste sur le processus de lecture des textes qui, visiblement, le fascine, et se demande à quoi l’on touche. Malgré son intérêt pour le fait littéraire, il met en garde contre l’illusion de toucher au fait brut, « on touche à la littérature qui, elle, est extrêmement près de l’histoire ». A mon avis, il serait intéressant d’approfondir cette réflexion, notamment en analysant des affirmations comme celles selon laquelle « les deux compagnons de malheur de Jésus n’attestent pas historiquement, mais littérairement que la mort de Jésus est un événement fiable ». L’historien sait bien qu’il ne pourra jamais faire revivre le passé et s’y transporter. En ce sens, il ne touchera jamais le fait brut. Mais il cherche à l’approcher et surtout à le comprendre. Il sait que le témoignage littéraire n’est qu’un témoignage littéraire, mais qu’il a été produit par un « extérieur » dont la réalité est autre que littéraire - l’auteur -, qui lui-même vise un autre extérieur (en termes linguistiques, au-delà du signifiant et du signifié, il y a des référents, des locuteurs et des récepteurs). C’est cela que l’historien cherche à atteindre et à comprendre - donc à expliquer - à ses risques et périls et notamment au risque que sa démarche scientifique l’amène à entrevoir une réalité qui lui déplait. Il n’y a d’ailleurs pas que des témoignages littéraires en histoire, il y a aussi - à partir surtout du troisième siècle - des témoignages monumentaux, archéologiques, épigraphiques, iconographiques… qui donnent l’illusion parfois de se rapprocher du fait brut, mais qui, en réalité, demandent tout autant que les témoignages littéraires, à être interprétés,situés, et confrontés aux autres témoignages. Le refus de dépasser le stade de la littérature peut cacher la peur d’aller jusqu’au bout de l’histoire…

Après avoir expliqué que le choix des chercheurs qu’ils effectuaient ne se basait pas sur un palmarès, qu’ils ne cherchaient pas à interviewer des « représentants » de telle ou telle institution ou de tel ou tel courant, que leur choix était fait à partir de nombreuses lectures et que la rencontre et la relation personnelle y était déterminante, ils abordent la question de la « relation entre le récit que nous faisons et que nous conduisons, et qui est clairement nôtre et dont nous sommes l’auteur, et ce que disent les chercheurs ». Dont acte ! Il y a bien dans les émissions télévisées, un récit conduit par les réalisateurs et dont ils revendiquent la paternité. Dans la série télévisée, le fil de ce récit est quelque peu dissous dans le flot d’informations et d’hypothèses amené par les chercheurs. Il est beaucoup plus flagrant dans leur livre. Or, Mordillat a beau prendre des distances par rapport à l’attitude de son ami Marguerat qui « cherche désespérément dans les textes à toucher l’histoire », un récit raconte toujours une histoire. Leur récit est donc une histoire susceptible à la fois d’être confrontée à d’autres histoires et d’être analysée du point littéraire.

La structure

Au travers des interventions des chercheurs, claires et nuancées, l’information est délivrée. Le découpage permet une progression dans l’acquisition des informations, un affinement, une précision, un approfondissement de la problématique. Les interventions donnent parfois l’illusion de se répondre l’une l’autre, elles peuvent révéler, à qui est attentif et averti, des différences de points de vue, des hypothèses variées qui se juxtaposent. La voix off vient régulièrement ponctuer les regroupements d’exposés. Si elle offre une synthèse ou un résumé de ce qui a été dit, ce n’est qu’une apparence : cette synthèse n’est pas une conclusion argumentée, et le résumé ne prend en compte qu’un aspect partiel de ce qui a été dit, c’est parfois seulement, un rappel de la dernière intervention qui sert de point d’appui pour exercer la véritable fonction de cette voix, permettre la relance et l’orientation du débat, fixer l’attention du téléspectateur et lui annoncer une nouvelle thématique.

Tout au long des dix premiers épisodes, les questions et les interventions progressent à la fois thématiquement et chronologiquement. Puis, au début de l’épisode 11, une question semble nous ramener en arrière : quel est l’an zéro du christianisme ? Cette question introduit une césure dans le discours et les deux derniers épisodes (comme les derniers chapitres du livre) laissent clairement apparaître l’idéologie des compilateurs.

Alexandre Faivre

Professeur d’histoire du christianisme

Université Marc Bloch - Strasbourg

article paru dans la revue Golias n° 123, décembre 2008, pp. 63-73.