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L’Apocalypse au risque de l’histoire : le livre (I)
dimanche 15 mars 2009
par Alexandre FAIVRE
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Pourquoi ? Comment ?

Alors c’est à notre tour de nous poser les questions de Beckett : pourquoi ? comment ? Ces questions, nous ne nous voulons pas les poser ici du point de vue des motivations psychologiques, mais seulement du point de vue de la recherche historique. Pourquoi, au terme de ce livre, le fossé qui dans la phrase de Loisy sépare le Royaume de l’Église [6] est-il plus que jamais approfondi par l’opposition judaïsme/christianisme, au point d’apparaître infranchissable et de déchirer Jésus/Christ ? Comment se fait-il que cette phrase de Loisy et surtout l’interprétation particulière qu’en donnent les auteurs, sorte tout naturellement comme évidente de leur exposé ? Ce n’est pas uniquement affaire de nuance, d’atmosphère et de sensibilité, ou même d’imperceptibles coups de pouce. Si cela est possible, c’est aussi parce que certaines dimensions historiques - et non point théologiques ¬ ne sont pas prises en compte, ni même évoquées dans cet ouvrage.

Lorsqu’il lit que la résurrection « est surtout un événement littéraire dans la mesure où, chaque évangile, d’une certaine manière, ressuscite Jésus, puisque que le corps du texte devient son corps et que la lecture le fait vivre à nouveau… » (p. 237), l’historien est frappé à la fois par la part de vérité et l’insuffisance béante de cette phrase. Car si les écrits chrétiens constituées à la fin du second siècle en « Nouveau Testament » modèlent l’image et donnent forme au corps de Jésus, c’est assurément, d’après les premiers témoignages, l’assemblée, l’ecclesia qui dès le début donne corps à Jésus en se réunissant pour faire mémoire. Le groupe social réuni liturgiquement continue à donner corps à Jésus. Pourtant, oubliés dans ce livre les témoignages sur la liturgie ! Rien non plus sur l’histoire des ministères, des acteurs et des structures du champ religieux en construction, et sur la constitution d’un clergé qui se crée à l’aube du troisième siècle ou d’un système hiérarchique qui se parachèvera à la fin du IVe. On a l’impression que le christianisme ne prend sa dimension sociétale qu’à partir de Constantin, ce qui, historiquement, est faux. La grande mutation institutionnelle a eu lieu entre Irénée et Cyprien, entre les années 180 et 250/60. C’est durant cette période, considérée par beaucoup comme une période de crise (politique, financière, sociale et religieuse) que le groupe social chrétien a augmenté en nombre dans plusieurs grandes villes (Carthage, Rome, Alexandrie, Asie Mineure). Dans le film, les interventions d’Yves Moderan montrent bien l’accroissement considérable des lieux d’implantation connus du christianisme entre 200 et 250-260. Les cartes qu’il produit et qu’il superpose montrent par contre que le nombre des évêchés n’a guère beaucoup augmenté entre le milieu du troisième siècle et la mort de Constantin (337). Il s’agit d’informations factuelles qui ne peuvent être niées. Et même s’il est difficile d’établir des chiffres, on peut penser que si des persécutions importantes ont été déclenchées, c’est parce que la population chrétienne dépassait largement le seuil de tolérance acceptable par la société contemporaine. Rappelons que c’est principalement entre 180 et 260 que le groupe chrétien s’est structuré autour d’un statut de clerc, que l’évêque a commencé à être considéré comme grand-prêtre et les femmes exclues des ministères chrétiens. C’est peut-être cette mutation, et non celle de Constantin, qu’il serait nécessaire de comprendre et éventuellement de comparer avec l’idéal de fraternité des premiers temps [7].

…. à suivre.

Alexandre Faivre

Professeur d’histoire du christianisme

Université Marc Bloch - Strasbourg

article paru dans la revue Golias n° 123, décembre 2008, pp. 63-73.

 

[6] Qui n’est plus « une sorte de patate chaude », que pour les auteurs… Elle a au moins permis, depuis sa formulation au début du siècle, à une foule de potaches en théologie d’introduire leur dissertation d’ecclésiologie…

[7] Ce que nous avons montré, par exemple, dans Ordonner la Fraternité, Paris, Cerf-Histoire, 1992