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L’Apocalypse au risque de l’histoire : le livre (I)
dimanche 15 mars 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 4%

Refaire l’histoire avec des si …

Mais Mordillat et Prieur vont faire plus que relire l’histoire. Ils vont s’amuser à la refaire. Nous voici au huitième et dernier chapitre dont le titre « En attendant Jésus » répond à la citation mise en exergue, tirée de « En attendant Godot ». Nos deux auteurs, nos deux compères - Vladimir et Estragon ? - vont-ils enfin nous dire ce qu’ils font là ? Ils entreprennent de refaire l’histoire de deux façons : d’une part en reconstituant ce que penserait Jésus s’il revenait au cinquième siècle, d’autre part en essayant d’imaginer une histoire du christianisme sans l’intervention de Constantin.

L’exercice n’est pas illégitime. Il a un intérêt pédagogique car il permet de prendre conscience d’une étape capitale de la recherche historique : l’inventaire des différences, de ce qui caractérise une période, de ce qui donne au passé qualité de passé et interdit l’anachronisme. Mais il a aussi ses limites. D’ailleurs les auteurs ne vont pas très loin dans leur deuxième hypothèse d’histoire fiction. Malgré les handicaps de départ du christianisme qu’ils mettent en lumière, ils constatent que - quoiqu’il en soit- il a réussi. « … i1 a su s’installer comme un coucou dans le nid de l’Empire … De ce point de vue, l’adhésion de Constantin a été une sorte de bouquet final au grand feu d’artifice de la christianisation de l’Empire » (pp. 232-233).

Bien qu’il puisse parfois paraître stimulant, l’exercice d’histoire fiction demeure toujours périlleux. Mordillat et Prieur prennent un risque en exposant, en seize points, ce qui surprendrait Jésus s’il revenait au cinquième siècle. Dans cette liste, à côté d’un inventaire évident des différences (par exemple, Jésus ne reconnaîtrait rien de Jérusalem transformée en ville de pèlerinage - n° 3 - ; ne parlant ni grec ni latin, il aurait beaucoup de mal à lire les Évangiles et à parler avec les chrétiens qui le vénèrent - n° 7 -) et de considérations plus morales (comment Jésus accepterait-il que les riches et les puissants continuent à jouir de la vie sans vergogne – n° 11 et 12… ) d’autres affirmations comportent une part de subjectivité (n° 4 : « Lui qui n’avait vécu que dans le judaïsme et pour le judaïsme, il enragerait vraisemblablement de voir les chrétiens se réclamer de lui, se proclamer véritable Israël »). L’affirmation n° 5 selon laquelle « son étonnement serait grand à la lecture des Évangiles ou ses actes et ses paroles sont rapportés par des témoins qu’il n’a jamais rencontrés, qui ne l’ont jamais vu, jamais connu », semble présupposer l’inauthenticité des Évangiles ou la rupture complète de la chaîne de transmission orale en une génération. Quant à l’assertion n° 9, elle comporte trois affirmations très différentes : la proposition selon laquelle Jésus ne se reconnaîtrait pas comme ’fils de Dieu’ est improbable, celle selon laquelle il ne se reconnaîtrait pas Dieu - ce qui d’ailleurs ne découle pas directement et uniquement du premier titre - relève de la question de la conscience du Jésus historique que les textes ne permettent pas de trancher, enfin, celle de son incompréhension devant le terme « homoousios » est du même ordre que l’affirmation du n° 7, Jésus ne parlait pas grec et a fortiori, il ignorait les subtilités d’un vocabulaire philosophique mis en place au IVe siècle.

Mais la partie la plus acrobatique de l’exercice se trouve certainement dans les deux premières propositions : « premièrement : sans doute vers 450-500, Jésus serait-il abasourdi de voir que le monde existe toujours, que la fin des temps qu’il a annoncée sans relâche ne s’est pas produite, que le royaume de Dieu ne s’est pas établi avec puissance. Deuxièmement : il serait tout aussi attristé de constater que la restauration du royaume d’Israël n’a pas eu lieu, et que Rome, plus que jamais, domine la Palestine »…

Si, en un certain sens, la première affirmation peut être considérée comme plausible (et encore, il faudrait démontrer que la fin des temps annoncée représente bien la fin du monde et expliquer sur quelles représentations évangéliques on se base pour reconstituer l’imaginaire de Jésus alors même qu’on accuse un certain nombre de ces textes d’avoir trahi la pensée de Jésus en spiritualisant la notion de royaume), la seconde affirmation sous-entend que Jésus était attaché à une vision nationaliste, politique et anti-romaine du Royaume de Dieu. Cette évidence, constamment affirmée par les auteurs, ne semble souffrir aucune discussion. Entre l’emploi des expressions « Royaume de Dieu », « Royaume des cieux », « Règne », entre une conception politique, prophétique ou religieuse du Messie, il y a pourtant place pour de multiples solutions. Et les études récentes sur ce thème ne manquent pas [5]… Nous avons déjà eu l’occasion de souligner dans ces pages (Golias hebdo n° 57, p. 2 et 7) que l’expression « royaume d’Israël » n’existe pas dans le corpus néo-testamentaire, alors qu’on y trouve tout de même environ 160 emplois du terme « royaume » !

Mais jamais les auteurs ne manquent de souligner l’opposition entre courants juifs et chrétiens. C’est à travers ce filtre qu’ils parcourent au pas de charge, dans leurs dernières pages - qui débordent le cadre de la période paléochrétienne -, l’iconographie. Puis, un court florilège de textes répartis sur deux mille ans d’histoire, leur permet d’affirmer que l’antijudaïsme théologique s’est mué en antisémitisme racial. « L’urgence, écrivent-ils, sera donc (pour les chrétiens) d’exfiltrer Jésus, de le faire sortir du judaïsme, de l’erreur, au nom de la transcendance, d’en faire un ’chrétien’, le premier des chrétiens » (p. 250). Et d’ajouter : « si l’on peut dire aujourd’hui que le Christ (la figure théologique) demeure la propriété des chrétiens, Jésus (le Jésus historique avec sa famille et ses disciples) a été rendu par la recherche, au judaïsme, inaugurant de très prometteuses perspectives ». Oui, mais ce n’est pas parce que la recherche faite par les universitaires, le plus souvent des chrétiens qui allaient tout naturellement jusqu’au bout d’une démarche ’scientifique’ et véritablement ’laïque’ a rendu depuis longtemps déjà Jésus au judaïsme, qu’elle accepte de s’en dessaisir pour se contenter d’un Christ désincarné et docète !

 

[5] Le lecteur peut consulter, par exemple, les travaux de J. Schlosser sur le Règne de Dieu dans les dits de Jésus, Paris, 1980, ou ceux de C. Grappe, Le Royaume de Dieu avant, avec et après Jésus, Labor et Fides, 2000.