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L’Apocalypse au risque de l’histoire : le livre (I)
dimanche 15 mars 2009
par Alexandre FAIVRE
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Le premier chapitre (« Après la fin »), plante le décor : la crucifixion (et les auteurs de souligner que « les deux compagnons (les deux larrons) de Jésus n’attestent donc pas historiquement mais littérairement que la mort de Jésus est un événement fiable », pp. 21-22), la résurrection (qui scandalise), la parousie ou attente du retour glorieux du Christ. Au passage les auteurs affirment la différence entre la notion de messie juif et celle de Christ. Étudiant ensuite le vocable de chrétien (« christianoi » [3], ils insistent sur la distinction, voire l’opposition entre juifs messianistes et païens, et suggèrent une remise en cause de l’affirmation d’Actes 11, 19-20 selon laquelle des chypriotes et des cyrénéens venus à Antioche après le martyre d’Étienne annonçaient aux grecs la bonne nouvelle du Seigneur Jésus. Ils se penchent ensuite sur les relations entre chrétiens et pouvoir romain : l’édit de Claude (41), l’incendie de Rome (64), les accusations portées contre les chrétiens, les témoignages de Suétone et de Tacite…

Le chapitre 2, consacré à l’Apocalypse - le dernier livre du Nouveau Testament - nous renvoie au titre général de la série télévisée. L’Apocalypse y est caractérisée comme un appel à la rébellion. Les questions de l’auteur, de la date sont examinées, le genre littéraire apocalyptique juif rappelé. La « synagogue de Satan », évoquée à deux reprises dans le texte de l’Apocalypse (Ap 2, 9 et 3, 9) ne serait pas une insulte adressée par des chrétiens aux juifs qui refusent de se convertir, mais une apostrophe des judéo-chrétiens à l’égard d’un groupe pagano-chrétien qui ne pratique pas les observances juives. « Conflit interne, conflits entre les ’judéo-chrétiens’ d’une part, fidèles à la Loi, fidèles à Jésus, et, d’autre part, les ’pagano¬chrétiens’, exclusivement fidèles à l’Évangile, fidèles au Christ » (p. 68), voilà ce qui sous¬tendrait la rédaction de l’Apocalypse et la fureur guerrière du rédacteur. La rédaction des sept lettres de l’Apocalypse apparaît, dans ce contexte, comme une attaque contre Paul ( ?).

De l’atmosphère dramatique de fin du monde, les auteurs vont nous faire passer - avec le chapitre 3 - à celle des persécutions : « les chrétiens aux lions ». Ils évoquent le témoignage de Pline (vers 111-112), l’exaltation des volontaires au martyre - illustrée par Ignace d’Antioche -, préfèrent voir dans le récit du martyre juif des sept frères Maccabées une réplique aux récits de martyres chrétiens plutôt qu’un précédent, établissent un parallèle - à notre avis maladroit - entre martyrs chrétiens et martyrs musulmans, traitent de la persécution de Dèce (250), du problème des lapsi - ces chrétiens qui avaient abjuré durant la persécution-, puis de la courte persécution de Valérien (257), de la période de paix inaugurée par la Tolérance de Galien (260), de la grande persécution de Dioclétien (303). Ils insistent sur l’effet de « propagande » produit par les récits de martyres, sur l’aspect « spectaculaire » du martyre, sur l’enflure des récits et sur la façon dont ils ont été développés afin de disculper l’Église chrétienne devenue, par la suite, persécutrice.

« La guerre des textes » est un raccourci évocateur pour désigner le processus qui mena la pensée chrétienne de la soumission aux Écritures juives à la création d’une norme nouvelle constituée par ses propres Écrits. On y voit comment, avec le Pseudo-Barnabé (vers 135), se met en place une interprétation allégorique chrétienne des Écritures juives. A travers le Dialogue avec Tryphon de Justin (au milieu du second siècle), on découvre l’appropriation de ces Écritures juives par les chrétiens et la prétention de ces derniers à constituer le « Nouvel Israël ». Avec Marcion, on assiste au rejet du Dieu et des Écritures des juifs et à la constitution d’un corpus de textes centrés sur la correspondance de Paul, apôtre des gentils. Tout ceci finit par déboucher sur l’invention du Nouveau Testament.

Au chapitre 5, « Les citoyens du ciel » sont les montanistes. Prophètes, exaltant le martyre, convaincus de la poursuite de la révélation et de l’inspiration directe, ce sont des millénaristes attendant le retour du Christ pour un règne terrestre de mille ans. A leurs côtés, Prieur et Mordillat placent les gnostiques qui, comme les montanistes, mettent en cause le statut des chrétiens dans la réalité. Leur vision négative du monde et de la création les conduit à s’en évader : « le gnostique, porteur d’une étincelle divine, échappe à la chute, et rejoint le haut, la sphère céleste où lui-même s’unit à la divinité » (p. 145). Parmi les citoyens du ciel sont également rangés ceux qui sont amenés à partager les convictions exprimées par l’Épître à Diognète. Pour l’auteur inconnu de cette apologie, les chrétiens, qui ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par le vêtement, qui s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent les charges comme des étrangers, sont l’âme du monde. « L’âme est répandue dans tous les membres, comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’appartient pas au monde, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde…. » (p. 161). De ce texte célèbre, les auteurs tirent la conclusion - outrée et guerrière - que l’armée invisible du christianisme« est un corps franc en territoire ennemi ».

Nous voici arrivés presque au terme de notre parcours historique avec Constantin : son histoire, la victoire par le signe du Christ, les témoignages d’Eusèbe et de Lactance, sa prise de position dans le schisme donatiste : son rôle au concile de Nicée, ses convictions, l’ambiguïté de son rôle religieux et de son fonctionnement qu’on rapproche du césaro-papisme. Constantin consolide le christianisme à la faveur de ses lois, des exemptions et des privilèges, mais aussi dans la pierre, en conviant sa mère Hélène à partir en quête des lieux saints et en les marquant d’édifices.

C’est le prélude à ce que Mordillat et Prieur appellent « l’empire de la vérité » (ch. 7). Encore un pas, et avec Théodose (379-395), l’Empire va passer d’un favoritisme à l’égard des chrétiens à la persécution des hérétiques. Mais auparavant, il faut encore expliquer l’épisode de Julien l’apostat (361-363 ; marqué par une vaine tentative de revivification du paganisme), comprendre les relations nouvelles qui s’instaurent entre l’Église et l’Empire, et les conséquences qu’elles auront dans le traitement des hérétiques (Priscillien exécuté à Trèves, par le bras séculier, à la demande d’un groupe d’évêques, en fera le premier les frais), analyser aussi l’emprise que le pouvoir religieux prend sur le pouvoir civil, à travers les démêlés qui opposent l’évêque Ambroise de Milan à l’empereur Théodose. On en oublie de donner toute sa place au monachisme… Mais ce n’est pas fini : la chute de Rome bouleverse encore une fois les esprits, elle remet en cause l’identification du christianisme à un empire terrestre, et Augustin développe sa conception de la cité céleste.

 

[3] Cf. Notre article dans la Revue d’Histoire ecclésiastique, 2008/3, pp. 765-799 sur « Chrestianoi/christianoi. Ce que ’chrétiens’ en ses débuts voulait dire ». La prise en compte de ces recherches récentes pourrait inviter à poser bien différemment la question de l’identité politico-religieuse du groupe des disciples de Jésus …