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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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mercredi 5 août 2020
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« Noli me tangere » : le contact par la foi
mardi 15 septembre 2015
par Emilien LAMIRANDE
popularité : 12%

2 - Du IVe au VIe siècle, avec Ambroise et Augustin

À partir du IVe siècle, on décèle des traces de l’opposition à l’Arianisme, comme dans une homélie sur la Pâque, inspirée d’Origène, qui propose cette interprétation : « Ne soyez pas scandalisés par ce qui paraît (dans le Christ), mais contemplez aussi ce qui est caché : ne pensez pas qu’il est un homme comme vous, parce qu’il est homme aussi selon le corps, mais connaissez-le spirituellement et vous connaîtrez en lui le Père [15] ». Avec Ambroise († 397) et Augustin († 430), on insistera chez Marie-Madeleine sur une approche graduelle du Christ qui la conduit à reconnaître sa divinité et lui permet de le toucher en toute vérité. Le premier suppose que c’est non par contact corporel, mais par la foi, qu’on peut toucher le Christ [16]. En assimilant toucher à voir, il explique pourquoi Marie-Madeleine ne l’a pas reconnu : elle ne l’a pas vu pour ce qu’il était et elle ne l’a pas réellement touché [17]. Elle n’a pas reconnu Jésus mais elle le cherche. Son erreur est excusable (ueniabilis) et elle est envoyée aux disciples avant qu’il lui soit révélé que la divinité habite le corps du Christ. Elle sera appelée à un nouveau dépassement [18].

En distinguant la pécheresse repentie de la Madeleine au tombeau, on ne fait pas pour autant l’économie des larmes. Le récit de Jean en est imprégné mais le commentaire d’Ambroise reste dépourvu de sensibilité : « Donc, Jésus dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? comme pour dire : ce ne sont pas simplement des larmes que Dieu réclame, mais la foi ; les vraies larmes, c’est reconnaître le Christ [19]. » L’évêque souligne les termes par lesquels Jésus l’avait interpellée : femme, qui dénote l’imperfection, et Marie, qui la désigne personnellement comme une disciple privilégiée [20]. Dans le De uirginitate, il juxtaposerait aussi femme et vierge pour marquer le progrès vers la foi parfaite : « Et bene mulier quae nutabat, quae iam uirgo crediderat [21] ».

Augustin évoque une explication du Noli me tangere qu’il juge lui-même trop habile (« Hoc loco possumus elegantissime suspicari ») : « Le Seigneur a bien fait de réserver aux incroyants le droit de le toucher ; il interdit à Marie-Madeleine de le toucher parce qu’elle a déjà cru [22]. » On peut se demander d’où est sortie cette étonnante exégèse qu’il oublie d’ailleurs pour développer les idées d’Ambroise. Lui aussi établit une adéquation entre tangere et credere, toucher et croire : « Que veut donc dire toucher sinon croire ? Par la foi, en effet, nous touchons le Christ et il vaut mieux ne pas le toucher de vos mains et le toucher par la foi [23] … » Comme c’est le cas de l’hémorrhoïsse, de Marie-Madeleine et de tout fidèle, « on touche mieux le Christ par la foi que par la chair ». Le prédicateur ajoute : « crois et tu le toucheras. […] Si tu crois, tu as auprès de toi celui en qui tu crois [24]. » Comme Ambroise, et plus explicitement encore, il distingue à propos de Marie-Madeleine divers degrés d’adhésion ou de contact : carnaliter credere et spiritualiter credere : « Ne crois pas en moi charnellement par un contact corporel mais crois spirituellement, c’est-à-dire touche moi par la foi, quand je serai monté vers le Père [25]. » Marie-Madeleine cherchait Jésus dans sa chair et ne reconnaissait pas encore sa divinité ou l’égalité du Père et du Fils. Le Seigneur refuse de se laisser toucher avant que ce geste n’ait son plein sens [26].. Sa foi demeure imparfaite. Ne pas toucher le Christ avant qu’il ne soit monté vers le Père signifie ne pas le chercher charnellement [27].

 

[15] Hom. In Pascham, 2, 21 : éd. et trad. P. Nautin, SC 56, pp. 94-95.

[16] cf. Ambrosius, Exp. euang. sec. Lucam, 10, 155 : SC 52, p. 207 : « non enim corporali tactu Christum, sed fide tangimus. »

[17] Ibid., 10, 160 : p. 209 : « Merito tangere non potuit, quae uidere non potuerat ; nam qui uidet tangit. »

[18] Ibid., 161-164 : p. 210-211 ; Id., Enarr. in ps. 45, 24 : éd. M. Petschenig, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL) 64, p. 345.

[19] Id., Exp. euang. sec. Lucam, 10, 161 : pp. 209-210.

[20] Ibid., p. 161 : « Quae non credit mulier est et adhuc corporei sexus appellatione signatur ; nam quae credit occurrit in uirum perfectum… »

[21] Id., De uirginitate, 4, 15 : PL 16, col. 284. Les paragraphes 14-23 constituent une interpolation qu’un manuscrit présente comme un sermon d’Ambroise : cf. B. Botte, compte rendu d’une thèse de R. D’Izarny (Lyon, 1952), dans Bulletin de théologie ancienne et médiévale, 6 (1952), pp. 489-490.

[22] cf. Augustinus, S. Mai, 95, 4 : éd. G. Morin, Miscellanea Agustiniana (MA), t. I, p. 343 ; trad. Th. Camelot et J. Grumel, dans U. von Balthasar, éd., S. Augustin. Le visage de l’Église, Paris, Cerf, 1958, p. 145.

[23] Id., S. 246, 4 : éd. et trad. S. Poque, SC 116, p. 300. Sur ce point et d’autres à propos de la perception qu’a Augustin de Marie-Madeleine, cf. l’excellent exposé de R. Nürnberg, loc. cit., pp. 239-242.

[24] Id., S. Guelferb., 13, 1-2 : éd. G. Morin, MA I, p. 485 : trad. Fr. Quéré-Jaulmes, dans Le Mystère de Pâques, Paris, Grasset, 1965, pp. 222-223. Augustin perçoit dans l’hémorrhoïsse une image de l’Église : S. 62, 5 : PL 38, col. 416. »

[25] Id., S.143, 4 : PL 38, col 787. À propos de Jn 20, 14 et 16, alors que Marie-Madeleine se retourne deux fois vers Jésus, Augustin perçoit un mouvement corporel suivi d’une adhésion spirituelle : Tract. in Ioh., 121, 2 : éd. R. Williams : CCL 36, p. 665 : « … tunc conuersa corpore, quod non erat, putauit, nunc corde conuersa, quod erat agnouit. »

[26] cf. Augustinus, Tract, in Ioh., 26, 3 : CCL 36, p. 261 : « Quod uides, hoc solum me esse putas ; noli me tangere. Quid est ? Hoc solum me esse putas quod tibi appareo, noli sic me credere ; hoc est : Noli me tangere… » ; Tract. in Ioh., 121, 3 : CCL 36, p. 667 : « sic in se credi uoluit Iesus, hoc est, sic se spiritaliter tangi, quod ipse et Pater unum sint. » ; S. Guelferb, 13, 1-2 : MA I, pp. 483-485. Sur les rapports entre Augustin et Ambroise sur ce point, cf. P. Rollero, « L’influsso della « Expositio in Lucam » di Ambrogio nell’ esegesi agostiniana », dans Augustinus Magister, t. I, Paris, Études Augustiniennes, 1954, pp. 216-217.

[27] Le toucher refusé à Marie-Madeleine et celui accordé aux apôtres (Lc 24, 39) ne sont pas du même ordre : Augustinus, De Trinitate, IV, 6 : éd. W. I. Mountain : CCL 50, 168-169 : « illic insinuabatur hic praebebatur exterioris exemplum ».