Caritaspatrum
Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
Dernière mise à jour :
lundi 30 novembre 2020
Statistiques éditoriales :
877 Articles
1 Brève
81 Sites Web
69 Auteurs

Statistiques des visites :
104 aujourd'hui
694 hier
1033468 depuis le début
   
« Noli me tangere » : le contact par la foi
mardi 15 septembre 2015
par Emilien LAMIRANDE
popularité : 16%

1 - Les premiers témoins (IIIe siècle)

À propos de Marie-Madeleine, il ne se trouve guère de texte qui ait causé, surtout en Occident, autant de perplexité [4] que le mot de Jésus ressuscité (Jn 20, 17) interprété à partir du Noli me tangere des versions latines : « Ne me touche pas ! » Le grec mè mou aptou pouvait s’entendre d’une action déjà commencée : « Ne me retiens pas ainsi » (Bible de Jérusalem et TOB) ; « ne me touche plus » : (P. Benoît) [5]. Les Pères cherchaient à comprendre le geste de Jésus envers Marie-Madeleine, alors qu’il n’avait pas refusé durant sa vie terrestre les contacts physiques et qu’il avait plus tard laissé Thomas vérifier la trace de ses plaies. En elle, disciple fidèle, demeurée auprès de son maître sous la croix, à la recherche ensuite de son corps, les commentateurs perçoivent le passage de l’inchoatif au parachevé. On aboutit à un exposé sur les degrés de la foi. Ce point n’avait guère été abordé dans la littérature gnostique [6]. Tertullien dans l’Ad Marcionem, au premier quart du IIIe siècle, mentionnait globalement les femmes disciples de Jésus et les myrophores, sans nommer personne [7], mais ailleurs il désigne Marie-Madeleine comme « la femme d’une si grande foi » (« tam fideli femina ») qui a cherché à toucher le Ressuscité non par curiosité ou incrédulité, mais par amour (« ex dilectione ») [8]. Le mystérieux oriental qu’on a confondu avec Hippolyte de Rome, touche plus explicitement la question dans son commentaire du Cantique [9]. La Sunamite qui dit de son amant « Je l’ai saisi et ne le lâcherai point », lui suggère un rapprochement avec la Marie qui se précipite aux pieds du Ressuscité, qu’il associe d’ailleurs à Marthe de Béthanie [10]. Elle a trouvé celui qu’elle aime et n’entend pas s’en séparer :

Alors qu’elle embrasse ses pieds et le retient fermement, celui-ci lui commande : « Ne me touche pas car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Et elle de s’attacher à lui et de dire : « Je ne te lâcherai pas avant de t’avoir introduit et fait pénétrer dans mon cœur. » […] O bienheureuse femme qui s’accroche à ses pieds pour s’envoler dans les airs ! […] O bienheureuse femme qui refuse d’être séparée du Christ [11] !

Hippolyte ne se soucie pas de décrypter l’injonction du Seigneur, mais s’arrête à l’attitude de la femme envers son bien-aimé. À Alexandrie, Origène († ca 254) cherche plus précisément pourquoi Marie-Madeleine s’était vue refuser ce qui sera accordé à Thomas [12]. Assumant les catégories anthropologiques de corps, âme et esprit [13], il commente ainsi l’interdiction du Ressuscité : « Il voulait, en effet, que quiconque le toucherait, le touche dans son intégrité, afin que, l’ayant touché dans son intégrité, il éprouvât l’influence bienveillante de son corps en son corps, de son âme en son âme, de son esprit en son esprit. » Origène pensait à une rencontre imminente du Christ avec son Père qui lui permettrait de reprendre son esprit, laissé en dépôt, et ainsi de recouvrer son intégrité [14].

 

[4] J. Schaberg, op. cit., p. 86, utilise le mot obsession.

[5] « L’Ascension », dans Revue Biblique, 56 (1949), p. 183. L’injonction s’accorderait ainsi avec Mt 28, 9 : « Et elle de s’approcher et d’étreindre ses pieds. »

[6] Le Psaume II, 187, d’Héraclide revient sur le récit de Jean, mais sans le commenter : « Mariham, Mariham, connais-moi ne me touche pas. Essuie les larmes de tes yeux et sache que je suis ton Maître. Mais ne me touche pas car je n’ai pas vu la face de mon Père ». Cf. A. Marjanen, op. cit., p. 205.

[7] cf. Tertullianus, Adu. Marc., IV, 19, 1 et 43, 1 : éd. E. Kroymann, Corpus Chritianorum. Series latina (CCL) 1, pp. 591 et 661.

[8] Id., Adu. Praxean, 25, 2 : éd. E. Kroymann, CCL 2, p. 1195.

[9] Texte géorgien et traduction latine de G. Garitte, Corpus Christianorum Orientalium (CSCO) 263-264 ; V. Saxer, « Marie Madeleine dans le Commentaire d’Hippolyte sur le Cantique des Cantiques », dans Revue Bénédictine, 101 (1991), pp. 219-239, offre en particulier une traduction française des passages sur Marie-Madeleine, à partir d’autres traductions. Nous nous en tenons à un décalque du mot à mot latin de Garitte.

[10] Pour V. Saxer, pp. 238-239, l’auteur, à propos de Marie-Madeleine, « ne s’intéresse pas à la matérialité de son identité […] Pour lui, il s’agit d’une figure, d’un symbole ».

[11] cf. Hippolytus, De cantico, 25, 1-3 : (CSCO) 264, pp. 45-46.

[12] cf. Origenes, In Ioh., 13, 30, 179 : éd. C. Blanc, SC 222, p. 132.

[13] I Th, 5, 22. Cf., à propos d’Irénée : J. Daniélou, Message évangélique et culture hellénistique aux IIe et IIIe siècles, Paris, Desclée, 1961, pp. 366-367.

[14] cf. Origenes, Entretien avec Héraclide¸ 6 : éd. et trad. J. Scherer, SC 67, pp. 70-72 ; cf. R. Nürnberg, loc. cit., p. 238. Ambroise fera allusion à ceux pour qui le Christ n’aurait pas voulu être touché, parce qu’il n’avait pas encore reçu l’image (typum) qu’il avait remise au Père : Exp. euang. sec. Lucam, 10, 166 : éd. et trad. G. Tissot, SC 52, p. 211 ; voir la note « Nondum receperat typum, quem commendauerat Patri », pp. 222-224 ; cf. H.-Ch. Puech et P. Madot, « L’entretien d’Origène avec Héraclide et le Commentaire de saint Ambroise sur l’Évangile de Luc », dans Vigiliae Christianae, 13 (1959), pp. 229-234.