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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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jeudi 30 juillet 2020
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Apport de la littérature apocryphe et gnostique
vendredi 20 novembre 2015
par Emilien LAMIRANDE
popularité : 6%

L’Évangile de Philippe, qui pourrait se situer au tournant du IIIe siècle, comporte deux passages qui font état d’une relation exceptionnelle de Marie-Madeleine avec Jésus et lui accordent une place spéciale parmi les disciples. Elle est qualifiée de compagne du Seigneur [31]. Le mot peut signifier épouse mais aussi, ce qui paraît le plus vraisemblable dans le contexte, compagne spirituelle, ce qui n’exclut pas des baisers qui, dans cette littérature, n’ont pas nécessairement de connotation sexuelle [32]. On supposait dans l’Évangile de Marie que Jésus avait aimé Marie-Madeleine plus que les autres femmes. Il est question ici d’une prédilection par rapport aux hommes de son entourage, mais qui demeure du même ordre. On évoque ainsi la relation du Sauveur avec les autres disciples qui lui demandent directement : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? » La réponse qui oppose ténèbres et lumière, suppose que Marie est plus apte à pénétrer les réalités de l’esprit [33]. Les trois Marie qui marchaient avec le Seigneur [34] appartiendraient à la catégorie d’apôtre et Marie-Madeleine en récapitule les fonctions, comme le signale J.-E. Ménard : « Elle est, comme la Sophia, la Mère qui est réunie à son conjoint, le Soter. C’est dans un baiser ou une salutation affectueuse qu’elle enseigne. Elle est la sœur qui prêche. Le Logos enseigne par elle. Elle est aussi la compagne, celle qui a part à la Vérité [35]. »

La Pistis Sophia, conservée dans un manuscrit du IVe siècle mais qui remonte sans doute au IIIe, se présente sous forme de dialogue entre Jésus et certains disciples, au premier rang desquels Marie-Madeleine qui pose plus de questions que tous les autres et suscite ainsi leur impatience [36]. Les participants sont invités à rendre compte de ce qu’ils ont compris des énoncés de la Sagesse. Marie s’avance et dit : « Mon Seigneur, mon esprit est intelligent en tout temps, de sorte que je peux m’avancer n’importe quand afin de présenter l’interprétation des paroles qu’elle a dites, mais je crains Pierre parce qu’il m’a menacée et qu’il hait notre race [37] » Après qu’on l’eut assurée que personne ne l’empêcherait de s’exprimer, Marie-Madeleine reprend son discours. Ses interventions sont bien acceptées par Jésus et mises en valeur à travers tout l’ouvrage [38]. »

Ce n’est pourtant pas à Marie-Madeleine que serait dévolue la mission de prêcher au monde entier. Dans les mots qu’on lui prête, elle reconnaîtrait qu’il revient à ses collègues masculins de remplir cette tâche. On peut se demander si cette limite assignée à son rôle fait déjà partie d’une tradition ou si elle ne reflète que la situation concrète de l’époque [39]. La Pistis Sophia témoigne encore d’une rivalité entre Marie-Madeleine et les disciples masculins. On a vu celle-ci se plaindre de l’attitude de Pierre à qui on avait prêté la remarque plutôt directe que voici : « Mon Seigneur, nous ne pouvons supporter cette femme qui nous enlève l’occasion [de nous exprimer] et qui ne permet à aucun de nous de parler, mais qui parle bien souvent [40] ». L’apôtre peut être jaloux de la capacité de Marie à converser avec le Seigneur et de la faveur que celui-ci lui accorde. Pourrait aussi entrer en ligne de compte le genre féminin qu’elle représente, discrimination que l’auteur de la Pistis Sophia semble rejeter, au moins en ce qui concerne l’aptitude à saisir les réalités spirituelles [41].

 

[31] Évangile de Philippe, Sent. 32 et 55 ; texte et trad. J.-E. Ménard, L’Évangile de Philippe, Paris, Letouzey et Ané, 1967, pp. 52-63, 70-71. Sur ces deux passages : S. Petersen, op. cit., pp. 143-151.

[32] Ibid., Sent. 31, pp. 60-63 ; cf. J.-E. Ménard, op. cit., pp. 150, 171, 188-199 ; J.-M. Sevrin, « Les noces spirituelles dans l’Évangile selon Philippe », dans Le Museon, 87 (1974), pp. 162-163, 182-185 ; A. Marjanen, op. cit., pp. 149-160. Ainsi Origène interprète-t-il le baiser de l’époux du Cantique « comme un entretien », c’est-à-dire « comme la communication de pensées au moyen de paroles, au cours d’un toucher spirituel » : M. Harl, « La bouche et le cœur de l’apôtre. Deux images bibliques du « sens divin » de l’homme (Proverbes 2, 5) chez Origène », dans Forma futuri. Studi in onore del cardinale M. Pellegrino, Turin, Bottega d’Erasmo, 1975, p. 24 ; cf. pp. 14-25, 40-42.

[33] Évangile de Philippe, Sent. 55 : pp. 70-73 ; cf. A. Marjanen, op. cit., pp. 162-169.

[34] Ibid., Sent. 32-35 : pp. 62-63. Cf. J.-E. Ménard, op. cit., p. 23 : « Ces spirituels, dont les prototypes sont les trois compagnes de Jésus, i.e. les trois Marie, et particulièrement Marie-Madeleine et qui se réclament d’une tradition apostolique, – ils sont de la lignée des apostoloï et des apostolikoï, – semblent devoir être distingués des disciples, lesquels ne connaissent pas encore les secrets du Plerôme. » Voir aussi pp. 137-138. Pour S. Petersen, op. cit., pp. 144-145, Marie en vient à personnifier la compagne idéale.

[35] J.-E. Ménard, op. cit., p. 150. Cf. J. J. Buckley, « The Holy Spirit is a Double Name » : Holy Spirit, Mary, and Sophia in the Gospel of Philip, dans K. L. King , éd., Images of the Feminine in Gnosticism, Philadelphia, Fortress Press, 1988, pp. 214-217, avec la réplique de K. Rudolph, pp. 232-233.

[36] Pistis Sophia, 162, 14-18 ; la traduction de E. Amélineau n’ayant pas très bonne réputation, nous nous inspirons de celle de A. Marjanen.

[37] Sur le sens ici de genos, cf. A. Marjanen, op. cit., pp. 179-184.

[38] Pistis Sophia, 201, 21-25 ; 296, 10-12. Cf. A. Marjanen, op. cit., p. 176 : « although all the disciples have understanding and are pneumatic, Mary Magdalene has special standing among the interlocutors. »]. On retiendra cet éloge : « Marie, toi la bénie que je vais parfaire dans tous les mystères d’en-haut, parle ouvertement, tu es celle dont le cœur est plus directement orienté vers le Royaume des cieux que tous les frères[[Pistis Sophia, 26, 17-20 ; l’orientation des cœurs vers le Royaume dénote « an ability to hear and perceive the mysteries Jesus is revealing » : A. Marjanen, op. cit., p. 177. Le chapitre IV, qui paraît indépendant des premiers, est plus réservé dans ses éloges de Marie-Madeleine et sur sa supériorité par rapport aux autres disciples : Ibid., pp. 184-186.

[39] Pistis Sophia, 58, 11-14 ; voir 371, 14-17. Cf. A. Marjanen, op. cit., pp. 170-179 : Even if she is depicted as the most understanding and courageous among the disciples, she does not seem to belong to those disciples who are going to preach and transmit the mysteries to the whole world after the departure of Jesus ; Thus, Mary Magdalene’s leading role among the disciples is confined to her superiority as the dialogue partner and the interpreter of Jesus, while transmitting these teachings as well as performing mysteries, especially ritual acts, seems to be entrusted to her collegues. Tous ne font évidemment pas la même lecture.

[40] Cf. A. Marjanen, op. cit., pp. 179, 186-187.

[41] Cf. Ibid., p. 182 : for the author of the text, the womanhood of Mary Magdalene is no barrier to spiritual understanding.