Archives en péril au monastère des Îles d’Hyères
jeudi 15 mars 2018
par Annie WELLENS

En lisant le nom de la signataire de cette lettre, Bessus ami et Vera très chère, ne soyez pas comme l’homme ou la femme timide qui voit des dangers même où il n’y en a pas [1]] : mon époux a souhaité que je vous écrive, craignant de différer encore trop longtemps la réponse à votre dernier envoi.

   

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Autant dire que je suis la rédemptrice de sa procrastination. Mais je lui reconnais d’excellentes excuses : il prépare activement notre prochain voyage dans les Îles Στοιχάδες (stoichade ou “rangées en ligne”) selon l’appellation ancienne de Strabon, Pline l’Ancien et Ptolémée, ou plus familièrement pour nous aujourd’hui, les Îles Eyras [2].

Nous quitterons nos montagnes le lendemain des célébrations pascales en compagnie de notre ami, le bibliothécaire de Saint Oyend. Son Abbé a répondu favorablement à la demande de son homologue du monastère insulaire qui souhaitait une aide sérieuse pour inventorier et sauvegarder les archives de ce lieu soumis, de plus en plus fréquemment, à des attaques de pirates. Si la communauté, tête et corps, a fait le choix de rester quoiqu’il advienne, même le pire, elle aimerait cependant sauver son histoire et l’inscrire dans la continuité des premiers moines connus dans ces îles, Jovinien, Minervus, Léonce et Théodore auxquels Jean Cassien adressa sept Conférences des Pères, voici deux siècles [3]. Notre frère bibliothécaire rêve de découvrir quelques écrits de ces moines, qui, jusque-là, ne nous sont connus que par l’intermédiaire de Cassien lequel loue chez eux non seulement un vif amour de la profession cénobitique, mais encore la soif des sublimes solitudes [4].

L’Abbé de Saint Oyend connaissant le manque de sens pratique de son bibliothécaire, réputé capable de tomber du four à chaux dans le four à charbon [5], nous a demandé de l’accompagner dans ce long voyage et pendant son séjour. Un peu étonnée d’être invitée à rejoindre une expédition à destination d’un monastère d’hommes, j’en ai demandé la raison. L’Abbé m’a répondu que mon époux serait d’un grand secours pour l’inventaire des archives, mais certainement moins pour les détails de la vie courante. Il a ajouté : “L’Abbé des Îles Eyras vous accueillera très bien, il pense qu’après tant d’intrusions de pirates dans sa communauté, la présence d’une femme dans ses murs ne peut être pire.” Trop désireuse de ce voyage, je n’ai rien répliqué, mais me réserve un droit de réponse au retour. En attendant, je me laisse bercer par ces lignes insularophiles d’Ambroise de Milan : Que dire des îles que le créateur a enchâssées dans la mer comme des joyaux ?[…] Les hommes fidèles et dévoués à Dieu y trouvent une flamme qui alimente leur dévotion. Le bruit des flots, qui vont se briser doucement sur la plage, rivalise avec le chant des psaumes. Les îles applaudissent ainsi au chœur des saints, elles résonnent d’hymnes suaves [6].

Est-ce le fruit de la récente délivrance intérieure de mon époux ? Est-ce l’appel d’air de la Méditerranée ? Alors que nous ne sommes pas encore entrés dans la Grande Semaine, le Jour de Pâques me sollicite déjà à travers une hymne du même Ambroise. La finale me bouleverse, comme le ferait un séisme bénéfique s’il en existe : Lorsque la mort aura traversé tous les êtres, / Tous les morts alors ressusciteront, / Et, anéantie de son propre fait, la mort / Se plaindra d’être la seule à mourir [7].

Dans cette espérance, je vous salue.

Silvania

[1] Manifestement, Silvania s’inspire librement d’une sentence de Publilius Syrus, poète latin , 1er siècle av.J.C.(voir sur le site Gallica :Sentences de Publius Syrus / traduction nouvelle par M. Jules Chenu. [Indication succincte, chronique et méthodique de toutes les éditions de Publius Syrus / par F.-M. Foisy] — 1835

[2] Les Îles d’Hyères. Cette lettre de Silvania permet d’avancer de trois siècles l’attribution du nom Eyras/Hyères quant à la date retenue par la Société Hyéroise d’Histoire et d’Archéologie pour laquelle L’apparition du nom d’Hyères remonte à l’an 963 ou 964. Cette date approximative se réfère à deux textes ; une bulle du pape Léon VIII et un diplôme du roi Conrad attribuant à l’abbaye de Montmajour un lieu appelé « Eras » ou « Eyras » associé à des salines et des pêcheries, ce sera le premier nom de Hyères.

[3] La lettre de Silvania atteste donc que le monastère existait encore au VII ème siècle. Alors qu’aujourd’hui plusieurs études assurent qu’il n’existe aucune trace archéologique connue indiquant qu’entre le Ve siècle et le XIIe siècle le site soit occupé. (cf moines et monasteres des iles d’hyeres’ - Provence historique provence-historique.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/PH-1992-42-167-168_15.pdf)

[4] Préface de la Lettre d’envoi à Jovinien, Minervus, Léonce et Théodore, moines des Îles Eyras, in Jean Cassien, Conférences tome III, Sources chrétiennes 64.

[5] Silvania emprunte cette fois un proverbe à Tertullien (De carne Christi, 6).

[6] Ambroise de Milan, Hexaméron,I.III,e. v, 23.Patr, lat., XIV, iC5.

[7] Ambroise de Milan, Hymne In Die Paschae.