Artémisia ou malheur aux vaincus !
jeudi 5 février 2015
par Pascal G. DELAGE

Né vers 325, Procope était apparenté à l’empereur Julien qui périt tragiquement le 27 juin 363 lors de la retraite qui suivit la malheureuse expédition contre les Perses lancée au mois de mars précédant. Certains en font un cousin germain du jeune auguste, sa propre mère pouvant être la sœur de Basilina, l’épouse de Jules Constance et la mère de Julien. En fait, il semble plus probable que Procope descende de l’empereur Constance Chlore et soit le fils d’une de ses filles ou de ses nièces. En effet, un autre Procope, appelé à un bel avenir sous les empereurs Valens et Théodose, était apparenté à l’impératrice Dominica, l’épouse de Valens, dont une fille portait le nom d’Anastasia, le nom même d’une des filles de Constance Chlore.

Quoiqu’il en soit, le jeune Procope avait grandi du côté de Corykos en Cilicie puis sous Constance II (337-361), il devint tribun des notaires, première marche d’une carrière prometteuse au sein du Palais. Puis Julien ayant succédé à Valens, il confia à Procope une importante fonction militaire lors de l’expédition contre les Perses. 30 000 hommes sont placés sous ses ordres et il reçoit mission de marcher vers l’Arménie pour prendre les Perses à revers. Il semblerait aussi selon Zozime – mais ce témoignage semble peu fiable aux historiens contemporains – que Julien ait pensé à Procope pour en faire son successeur : Julien lui avait confié, comme à son parent, la conduite d’une partie de ses troupes, et lui avait commandé de marcher avec Sébastien par l’Adiabène, et de le venir joindre par un autre chemin que celui qu’il avait pris, afin de fondre conjointement sur l’ennemi. Il lui avait aussi accordé la robe impériale par un motif fort secret [1]. Mal renseigné ou pas du tout informé, Procope resta dans l’expectative en Arménie et ne conduisit pas ses hommes vers le sud à la rencontre de son cousin et après la mort de l’empereur, c’est un officier illyrien qui fut choisi par le comitatum pour succéder à Julien.

L’amertume de la défaite, la mort des hommes et les conditions de paix humiliantes firent probablement passer Procope pour une sorte de traitre. Il se retira prudemment avec sa famille sur ses terres à Césarée de Cappadoce. Après le règne de l’éphémère Jovien (mort le 17 février 364), et l’accession au pouvoir des deux frères Valentinien et Valens, Procope – comme beaucoup d’autres proches de Julien – se sentis menacé et il s’enfuit, d’abord dans la région du Pont, puis en Chersonèse (Crimée). Mais même-là, il se savait encore à porter des coups des spadassins de Valens. Aussi tenta-t-il le tout pour le tout. Procope se rendit à Constantinople alors que Valens était retenu à Antioche, préparant une nouvelle offensive contre les Perses. Il réussit à faire arrêter le préfet du prétoire Nébridius et le préfet de la Ville Caesarius et il se fait finalement proclamer empereur le 28 septembre à l’entrée des bains d’Anastasie : Il se tenait là décomposé (on l’aurait cru évoquer les enfers). Comme on n’avait trouvé nulle part de manteau de pourpre, il était revêtu d’une tunique brodée d’or comme un serviteur de l’empereur, et, des pieds à la tête, il était semblable à un petit page à l’école, avec des chausses pourpres, si bien qu’on aurait cru voir sur une scène de théâtre, une sorte de caricature, surgie soudain du décor du rideau ou d’un jeu de pantomime [2]. Ayant réussi à rallier quelques légions, acheté quelques milliers d’auxiliaires goths, Procope fut un temps victorieux et il parvint à contrôler Constantinople et les provinces environnantes quand il fut trahi le 26 mai 366 par Gomoaire, un de ses généraux. S’enfuyant avec deux de ses officiers, ces derniers le livrèrent à Valens le lendemain qui fit décapiter le jour même Procope… et les deux hommes qui l’avaient trahi.

Et son épouse ? C’est Jean Chrysostome qui nous en reparlera dans un traité adressé en 381/2 à une jeune veuve d’Antioche dont l’époux, Thérasios, venait de mourir après cinq années de bonheur conjugal. Cherchant à détourner la jeune femme d’une seconde union, Jean, alors tout récemment ordonné diacre, lui rappelle le sort tragique de dames de la hautes aristocratie ayant perdue leur époux. Aussi en vient-il à évoquer Artémisia, l’épouse d’un usurpateur redoutable. Réduite à la mendicité à la suite de l’échec du complot de son époux, elle était devenue aveugle. Certes Jean ne le dit pas mais il est possible que cette cécité ne soit due en rien due à un chagrin extrême et qu’Artémisia ait eu yeux crevés ou brulés pour la tenir éloigner à tout jamais du pouvoir et du palais. Etait-ce à Antioche ou à Constantinople que l’impératrice d’un jour achevait sa vie misérable ? On dit aussi qu’Artemisia, devenue la femme d’un personnage très illustre et dont le mari avait lui aussi convoité le souverain pouvoir, tomba dans le même dénuement et perdit la vue la profondeur de son chagrin, l’abondance de ses larmes lui éteignirent les yeux ; elle a besoin maintenant qu’on lui prenne le bras, qu’on la conduise à la porte des autres pour qu’elle puisse mendier la nourriture nécessaire [3]. Il est possible qu’Artémisia ait été native d’Antioche, Jean l’appelant par son prénom et pouvait être connue des familles du diacre et de sa correspondante.

[1] Zozime, Histoire nouvelle, 3

[2] Ammien Marcellin, Histoire,16, 5, 15

[3] Jean Chrysostome, A une jeune veuve, 343