La monachomyomachie ou les moines contre les mulots
jeudi 1er septembre 2011
par Annie WELLENS

Bienheureux croisement des amitiés qui se multiplient par la grâce des rencontres… Va savoir, Bacchus très cher, si les ressemblances créent ces amitiés ou si c’est l’amitié qui fait naître ces similitudes entre les êtres. Ma Vera, toujours attentive à nos échanges épistolaires, vient de me murmurer à l’oreille une phrase de Minucius Felix, dont elle achève de lire avec appétit l’Octavius : …puisque l’amitié naît de la ressemblance ou qu’elle la crée. Qu’il nous serait doux d’en converser avec vous au bord de notre rivière où l’air devient enfin plus humide et respirable. Il me plaît de penser que les vins de Narbonnaise, goûtés chez nous, vous ont incités à en rencontrer les productrices, ce qui n’a pu encore se faire pour nous. Nous ne nous connaissons que par correspondance. Je te fais part, comme elles le souhaitent, des dernières nouvelles reçues, qui ne manquent ni de piquant ni de grandeur. Elles sont en proie à une invasion de mulots dans leur jardin potager, et le récit qu’elles me font de leur combat (elles le nomment monachomyomachie) résonne de manière homérique.

Tu en jugeras par toi-même : C’est un combat toujours renaissant qui se déroule. On pourrait écrire ce combat à la manière d’Homère, auteur supposé du poème héroïcomique au nom sonore de « Batrachomyomachie », relatant les nombreux épisodes d’un combat imaginaire entre les grenouilles et les rats [je constate, une fois encore, que l’amour du vin ne va pas sans l’amour des lettres]. Mais ici ce n’était pas imaginaire. Cela se passait bel et bien à Solan et un moine avait remplacé les batraciens.

Premier chant de la monachomyomachie : l’intervention animale . Invités sur le terrain par quelques restes de cuisine judicieusement choisis, des chats « harets » [après recherche dans différents traités je conclus que cette appellation désigne le « felis catus domesticus » retourné à l’état errant et non le « felis sylvestris » très particulier, né sauvage, dont la robe est brune avec des rayures noires] s’installèrent sur le terrain et se multiplièrent, passant rapidement de cinq à vingt-cinq sujets. Ce fut une victoire éclatante. Les mulots décampèrent et n’approchèrent plus les racines des poireaux. Les chats, en vrais mercenaires, demandèrent leur gratification. Mais comme celle-ci leur paraissait insuffisante, ils entreprirent cette fois une nouvelle attaque, s’approchèrent de la maison, s’emparèrent des pâtées réservées aux animaux domestiques, et envoyèrent même quelques émissaires en reconnaissance dans le bâtiment des ateliers. C’en était trop. Un décret d’exil fut prononcé et exécuté rapidement : ils furent invités à monter dans un chariot et aller se disperser loin du lieu des combats. Avertis on ne sait comment, les mulots revinrent au plus vite.

Deuxième chant : l’intervention aratoire La charrue est pour les mulots un engin apocalyptique qui les terrorise lorsqu’il arrive et creuse en tous sens dans leurs galeries. Un labour dans le sens Nord-Sud, un autre en Est-Ouest et les mustélidés [bien qu’il soit fort plaisant, je ne suis pas sûr que le terme soit approprié. Les « mustélidés » regroupent la belette, l’hermine, le putois, le blaireau et les martres] déménagent avec armes et bagages. Voici les jardiniers tranquilles pour les semis de printemps. Mais la victoire fut de courte durée. Après les semis, plus question d’utiliser l’arme de la charrue, et la terre bien ameublie, si agréable à travailler, est devenue une grande tentation pour les mulots qui recommencèrent à y installer de nouvelles habitations.

Troisième chant : l’intervention vibratoire. Les mulots détestent les sons aigus et les vibrations. L’armée monastique effectue alors un minage d’un nouveau genre : bruits assourdissants et cacophoniques d’instruments de cuisine frappés les uns contre les autres au plus près des terriers. Nouvelle victoire. Au prix, avouons-le, d’une sérieuse atteinte au silence de la nature et de l’hésychia du monastère. Au bout de quelques jours, pas à pas, reviennent les mulots. Jusques à quand ?

Ce récit a inquiété Vera que j’aperçois dans notre potager, à quatre pattes comme un chat « haret », en train d’inspecter les dessous de nos rangées de légumes. Si tu as des conseils anti-mulots à donner à nos amies qui sont maintenant les vôtres, écris-leur directement. Pour ma part, je te recommande la Psychomachie de Prudence en ce qui concerne, du moins, nos rongeurs intérieurs : ô bon Guide…tu fais toi-même combattre des escadrons sauveurs dans notre corps assiégé.

Bessus