Un temps pour la vacance intérieure : l’abeille contre l’araignée, 1er round
samedi 10 septembre 2011
par Annie WELLENS

Marc Fumaroli, dans l’essai qu’il donne en ouverture à La Querelle des Anciens et des Modernes, voit dans l’emblème de l’abeille qui se nourrit de nombreuses fleurs, en opposition à l’araignée qui prétend tout tirer d’elle-même, un acte de fidélité à la « sagesse des Anciens » […] qui se laisse guider par l’expérience et qui tient compte de la jurisprudence fournie par les historiens et les poètes pour élire « ce qui convient », plutôt que de se conduire selon des principes et des axiomes. Surtout, il faut y discerner une poétique générale, qui préfère à la « création » prétendant à l’originalité absolue, mais tout aussi bien à l’imitation servile du « sot bétail » dénoncé par La Fontaine, une invention nourrie aux sources de la meilleure tradition littéraire, et dont la « digestion » toute personnelle donne lieu à des œuvres qui réunissent l’utile du contenu au dulce de la forme, des œuvres qui savent « persuader » en profondeur maintenant et toujours. Avec le symbole des araignées, Swift faisait valoir par contraste la face d’ombre d’une modernité à la fois rationaliste, dogmatique et narcissique : atrophie de la mémoire, négation des richesses héritées, violence toute cérébrale et prédatrice infligée à la Nature et à l’Humanité sous couleur d’objectivité positive, stérilité funeste voilée sous la surabondance trompeuse des réussites et des productions de la technique. La vive lumière projetée ainsi par Swift sur les profondeurs de la Querelle rangeait les Anciens du côté des arts, de l’esprit de finesse, et d’une attitude généreusement artiste devant la vie [1].

… Dans ces entrefaites il arriva par hasard un accident très remarquable : au haut d’une grande fenêtre vivait une certaine araignée enflée jusqu’à la première grandeur par la destruction d’un nombre infini de mouches, dont les dépouilles étaient répandues devant la porte de son palais comme les os de plusieurs corps humains déchirés sont étalés devant la caverne de quelque géant ; les avenues de son château étaient toutes fortifiées à la moderne et rendues de difficile approche par un grand nombre de piquets et de palissades ; après avoir passé par différentes cours, on venait au centre de la citadelle, où l’on voyait l’héroïne elle-même dans son appartement dont les fenêtres répondaient à chaque avenue, et où il y avait force portes, par lesquelles elle pouvait faire des sorties pour aller à la petite guerre ou pour repousser ses ennemis.

Dans cette demeure elle avait vécu longtemps au milieu de la paix et de l’abondance, sans avoir rien à craindre des attaques des hirondelles et des balais. Elle était encore dans cette agréable situation, quand l’aveugle Fortune conduisit de ce côté-là le vol d’une abeille, qui voyant une vitre cassée offrir une ouverture à sa curiosité se glissa dans l’appartement et après l’avoir traversé plusieurs fois d’un bout à l’autre se percha par hasard sur un ouvrage de dehors de la citadelle que je viens de dépeindre. Le faible édifice pliant sous ce poids supérieur fut ébranlé jusqu’aux fondements ; trois fois l’abeille employa toutes ses forces pour se frayer un passage, et trois fois le château menaça de crouler sur sa base. L’araignée qui était placée dans le centre, sentant ces terribles secousses, s’imagina que l’univers allait rentrer dans le Chaos, ou que Lucifer, avec toutes ses légions, était venu pour venger le meurtre de tant de milliers de cousins et de mouches, qui par les maux qu’ils causent à la race humaine peuvent fort bien passer pour ses amis et ses alliés.

La guerrière ne laissa pas de ramasser tout son courage et de sortir vaillamment de son appartement pour aller à la rencontre de sa destinée ; mais l’ennemi était déjà bien loin ; l’abeille, s’étant enfin tirée de ce labyrinthe, s’était postée à quelque distance de là, occupée à se débarrasser les ailes des restes du piège qu’elle avait brisé, et dont elle avait emporté une grande partie. L’araignée était sortie cependant de sa niche, et voyant le désordre et les ruines de ses fortifications, pensa perdre l’esprit ; elle se mit à renier avec beaucoup d’emphase et fut sur le point de crever à force d’enfler sa bedaine. Jetant à la fin les yeux sur l’abeille et devinant la cause par l’effet, comme une personne d’une grande sagesse : « La peste t’étouffe, dit-elle, double fille de chienne ; c’est toi apparemment qui as causé ici tout ce diable de fracas ; ne pouvais-tu pas voir où tu allais, impertinente étourdie que tu es ? Crois-tu que je n’ai rien à faire qu’à réparer tes sottises ? – Tout doucement, tout doucement, ma grande amie, répondit l’abeille, qui était déjà nettoyée et que la satisfaction de s’être tirée des pattes de dame Araignée rendait fort disposée à la raillerie ; je vous donne ma parole d’honneur que de ma vie je ne mettrai plus les pieds dans votre magnifique palais ; foi d’abeille d’honneur, ma curiosité est pleinement satisfaite. – Malheureuse, répliqua l’araignée, si ce n’était pas une coutume inviolable de toute notre illustre maison de ne pas sortir en rase campagne pour combattre un ennemi, j’irai t’apprendre à être plus circonspecte dans ta conduite. – Fi donc, Madame, ne vous fâchez pas, repartit l’abeille, si la colère vous enfle de cette force-là, vous perdrez absolument tous les matériaux dont votre ventre est le magasin, et je crois que vous n’en aurez pas trop pour réparer votre château, et pour lui rendre son premier éclat. – Comment donc, scélérate, dit la fille d’Arachné, tu as encore l’effronterie de faire la railleuse ? Tu ferais bien d’avoir un peu plus de respect pour une personne qui t’est si fort supérieure, de l’avis de tout le monde. – En vérité, Madame, dit l’abeille, le parallèle entre vous et moi serait une pièce d’esprit des plus divertissantes ; vous m’obligeriez fort si vous vouliez bien l’entreprendre et me communiquer les raisons qui portent tout le monde à vous mettre si fort au-dessus de moi. »

Texte cité dans La lecture ou la louange des abeilles. Éditions du Cerf

[1] La Querelle des Anciens et des Modernes, 17e-18 ème siècles, précédé d’un essai, « Les abeilles et les araignées » de Marc Fumaroli, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2001, pp. 217-218.