Rencontre avec Delphine VIELLARD
vendredi 10 septembre 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Delphine Viellard, vous venez de publier un nouveau volume, le centième même, dans la très belle collection Migne, consacré aux « Hommes illustres » de saint Jérôme [1]. Mais qui sont ces « hommes illustres » et quel est le projet de Jérôme lorsqu’il s’attelle à une telle tâche ?

Ces hommes illustres sont les écrivains qui, depuis l’apôtre Pierre jusqu’à Jérôme lui-même, ont contribué, par leurs écrits, à l’édification de l’Église catholique, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur de celle-ci. Jérôme insère, en effet, dans cette liste trois juifs, un païen et seize dissidents de la religion catholique. Imitant Suétone, qui a effectué, au deuxième siècle après Jésus-Christ, le recensement de tous les écrivains latins, il veut montrer, avec cet ouvrage, que les chrétiens sont des hommes aussi lettrés que les païens et que c’est à tort qu’on les traite d’hommes grossiers et de rustres. Le livre est composé de cent trente-cinq notices de longueur différente qui présentent la vie des auteurs, d’une manière très raccourcie, et énumèrent leurs œuvres. On a parfois l’impression que pour Jérôme la notion d’écrivain est très étendue : il met au même niveau un vrai écrivain comme Grégoire de Nazianze avec Dexter, le destinataire du livre, un préfet du prétoire, dont il annonce la publication d’un ouvrage hypothétique. Son choix est très subjectif : Jérôme ne parle pas d’Augustin, ni de l’auteur de l’Ambrosiaster et traite Ambroise de Milan, Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome avec beaucoup de mépris. L’ouvrage de Jérôme a eu un formidable impact pour les siècles à venir. Beaucoup, dans les neuf siècles à venir, ont imité la démarche de Jérôme : Gennade de Marseille a recensé, vers 490, cent professeurs et écrivains du 5e siècle. Ont suivi aussi l’exemple de Jérôme l’évêque africain Ponzianus au milieu du 6e siècle, Isidore de Séville, Ildefonse de Tolède mort en 667, Sigebert de Gembloux au 12e siècle, Honorius d’Autun et Mellicense l’anonyme au 12e siècle, pseudo-Enrique de Gent au 13e siècle et Jean de Trittenheim mort au début du 16e siècle.

A quel moment de la vie de Jérôme prend place un tel ouvrage ?

Jérôme a écrit cet ouvrage en 393 à Bethléem, où, venant de Rome, il est arrivé en 385 pour y fonder un monastère. Depuis une quinzaine d’années, il a publié des ouvrages variés : des vies de moines, des traductions de la Bible sur les Septante, puis sur l’hébreu. Il a commencé à rédiger des commentaires des Livres bibliques : sur l’Ecclésiaste, sur les Lettres de Paul. Sa verve polémique s’est dirigée contre les lucifériens, Helvidius et Jovinien. Enfin, le nombre de ses lettres est déjà assez élevé. Le projet de Jérôme s’inscrit dans un contexte plus général que celui de sa propre production. Il coïncide avec la persécution du paganisme, d’abord en 391 avec l’interdiction du culte païen privé dans Rome par Théodose et la destruction du Serapeum d’Alexandrie, puis en 392, avec l’extension de l’interdiction du paganisme à tout l’Empire. Jérôme profite ainsi du caractère officiel de cette offensive .

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cette figure haute en couleur qu’est Jérôme, d’une sainteté souvent plus admirable qu’imitable ?

J’ai fait ma maîtrise et mon DEA sur les préfaces rédigées par Jérôme. Puis après l’obtention de ma thèse portant sur tous les liminaires des auteurs latins des IVe et Ve siècles, je suis revenue à Jérôme lors d’un colloque sur Suétone. J’y ai parlé de la préface du De Viris illustribus où Jérôme se réfère à Suétone. Carole Fry, qui assistait à ma communication, m’a alors demandé de traduire le livre pour la collection « Les Pères dans la Foi ». Ce qui me fascine chez Jérôme c’est sa manière de s’engager sans retenue dans la moindre de ses actions, même si les conséquences en sont parfois dramatiques pour lui et ses proches. Il a pour ses amis un amour immodéré, mais gare à eux s’ils ne pensent pas comme lui. La polémique qu’il engage contre Rufin d’Aquilée est sans mesure et la haine qu’il ne manque pas de déverser à son encontre choque bien des lecteurs. Qu’un Père de l’Église manque autant de charité ne peut que surprendre, mais l’édification de l’Église ne se fit pas sans combat.

Vos prochaines recherches vous conduiront-elles encore en terre hiéronymienne à moins qu’un autre Père ou une autre problématique de l’Antiquité tardive ne retienne votre attention ?

Je prépare l’édition du De Viris Illustribus pour les Sources chrétiennes. Christian Borgeais, qui a consacré dix ans de sa vie à ce travail pour une thèse qu’il a interrompue, m’a donné toutes ses recherches. Son édition est prête, mais je consulte aussi les manuscrits qu’il a étudiés pour faire mon choix personnel. J’ajouterai d’autres manuscrits. Ma traduction se fondera sur celle que j’ai déjà effectuée, mais bénéficiera de toutes les remarques qui m’ont été faites. En septembre, je vais présenter une communication à Bâle portant sur le commentaire que fait Érasme à la correspondance entre Jérôme et Augustin. En octobre, je parlerai à Clermont-Ferrand sur la manière dont Sidoine Apollinaire évoque, dans ses lettres, la fonction épiscopale.

Un article ou un ouvrage récent portant sur l’Antiquité tardive et que vous recommanderiez à nos amis internautes pour les perspectives qu’il ouvre ?

Comme je prépare en ce moment une communication sur Érasme, commentateur de la polémique entre Jérôme et Augustin, je me suis aidée du livre de Carole Fry, paru récemment aux Belles Lettres : Lettres croisées de Jérôme et Augustin. On y trouve toutes les lettres échangées entre les deux Pères de l’Église, mais aussi des documents et des notes très utiles pour la compréhension de leurs débats. C’est pour nous l’occasion de rentrer dans le vif de leur controverse théologique, mais aussi de connaître leurs tempéraments opposés. L’auteur de cet ouvrage, linguiste, a volontairement axé son commentaire sur l’analyse des modes de pensée de Jérôme et d’Augustin, en multipliant les remarques philologiques et linguistiques. Sa traduction reproduit le plus possible les faits de langue des deux hommes et se lit très aisément.

Merci Delphine Viellard.

[1] Jérôme, Les hommes illustres, Introduction, traduction, notes, guide thématique, glossaire et tableau chronologique par Delphine Viellard, coll. « Les Pères dans la foi », numéro 100. Edition Migne, Paris, 2009