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Eusèbia d’Euchaïta, à l’origine d’un des plus importants pèlerinages d’Anatolie
lundi 15 juin 2020
par Pascal G. DELAGE
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Le culte de Théodore Tiro, c’est-à-dite « le conscrit », « la recrue » est bien attesté à la fin du IVe siècle, l’évêque Grégoire de Nysse s’étant rendu dans le sanctuaire du saint, guère éloigné du domaine familial où il avait grandi à Iborra, pour y prêcher le jour de la fête du saint, le 7 février 381, peu de temps avant qu’il ne se rende au grand concile de Constantinople qui devait s’y tenir au mois de mai. C’est Grégoire de Nysse qui nous rappelle les circonstances du martyr du jeune militaire « pauvre soldat, que Saint Paul a bien voulu armer de sa main et que Jésus Christ n’a pas dédaigné de couronner de la sienne » [1].

Et de commencer classiquement par faire l’éloge de la patrie du héros du jour avant de poursuivre par l’exposé des faits qui se sont déroulés soixante-dix ans plutôt : Cette heureuse région qui est éclairée des premiers rayons du soleil, vit naître notre illustre soldat au commencement du siècle dernier, comme elle avait vu naître le saint homme Job plusieurs siècles auparavant. L’un et l’autre animés d’un même esprit, firent paraître dans leurs mœurs la même pureté et la même rectitude. Maintenant que notre martyr habite une contrée soumise à un Souverain qui l’est de toute la terre, on peut dire que le monde entier est sa patrie. S’étant enrôlé dans les troupes romaines, il vint avec sa légion passer l’hiver à Amasée. En ce temps-là une guerre sanglante se leva tout à coup dans l’Empire, non par l’incursion inopinée des Barbares, mais par les menées et les intrigues de Satan. Il en fit publier la déclaration dans un édit impie, qui attaquait Dieu directement, en obligeant les chrétiens, ou à le renier, ou à perdre la vie. Alors notre nouveau soldat, nourri dans la piété, rempli de Jésus Christ, portant sa confession de foi écrite sur son front ; l’heureux Théodore, quoique peu expérimenté dans l’art de la guerre, parut un homme consommé dans la science des Saints, et dans la pratique des vertus. On ne le vit pas céder à la crainte, ni pâlir à la vue des périls, ni se taire par lâcheté – ou, si l’on veut, par une molle prudence – ou par un timide calcul. D’ailleurs, de même qu’Hérode et Pilate s’unirent autrefois contre Jésus Christ de même le gouverneur d’Amasée, et le tribun de la Légion où servait Théodore, se joignirent ensemble pour lui faire son procès. L’un et l’autre l’ayant fait citer devant eux, lui dirent : « D’où te vient cette audace, et qui te rend si hardi et si téméraire, que d’oser refuser d’obéir aux ordres de l’Empereur, ordres que tu devrais recevoir à genoux, et avec une crainte respectueuse ? Pourquoi n’adores-tu pas les Dieux qu’il plaît aux Empereurs de faire adorer à leurs sujets ? » Théodore, sans changer de visage, répondit d’un ton de voix assuré : « Je ne connais pas plusieurs Dieux, et il n’y en a jamais eu qu’un seul. Vous êtes dans l’erreur, lorsque vous honorez du nom de Dieu les démons, ces esprits fourbes et imposteurs. Jésus Christ est mon Dieu, le Fils unique de Dieu. [2]

Entre 305 et 313, le jeune soldat Théodore comparut donc devant le gouverneur civil de la cité d’Amasée et le dux commandant les troupes stationnées dans la cité. Ces derniers, loin de le condamner d’une façon expéditive, lui accordèrent un temps de réflexion avant d’avoir à se présenter de nouveau devant eux, délais que Théodore employa pour mettre le feu à un des principaux temples de la cité, celui de la Mère des dieux. Convaincu de sacrilège, il fut sur le champ condamné au bûcher. Or au début de son homélie, Grégoire commence par détailler l’image du martyr qui était présent dans son sanctuaire, l’une des toutes premières « icônes » à être vénérées dans une église chrétienne : Là le peintre a mis dans ses tableaux autant de traits finis, qu’il a donné de coups de pinceau. On y voit dépeintes les principales actions du martyr ; l’horreur qu’il a du sacrifice abominable qu’on lui propose est exprimée sur son visage ; là on aperçoit divers instruments de supplices ; ici une fournaise qu’on allume pour y jeter le saint : le peintre n’a pas oublié de tirer au naturel la mine affreuse et menaçante d’un tyran en fureur ; Jésus Christ lui-même y paraît comme Juge du combat (agônothetês)  : en un mot, la main savante qui a tracé toutes ces figures, nous met devant les yeux comme un grand Livre, où nous pouvons lire agréablement les travaux, la victoire, la mort heureuse, et l’entrée triomphante du saint martyr dans la gloire. La charmante diversité des couleurs qui en forment les caractères, donne à ce lieu l’air et l’agrément d’une prairie semée de fleurs. Enfin cette peinture toute muette qu’elle est, a le secret de parler aux yeux, et d’instruire en gardant le silence [3]. S’il est difficile de dire si nous avons à faire à une véritable icône à deux registres comme celles qui illustreront par la suite les prouesses des martyrs, c’est une image sainte qui fait corps avec l’ensemble très soigné de la basilique. Grégoire évoque encore les mosaïques qui évoquent elles-aussi la vie du saint, les sculptures et les stucs qui imitent « la polissure de l’argent bruni ». Ce qui est clair, c’est que le sanctuaire de Théodore au début des années 380 jouit depuis de nombreuses années d’un réel rayonnement qui se traduit par la somptuosité des bâtiments, renommée qui ne tardera pas à atteindre Constantinople au début du siècle suivant où il sera le premier saint militaire à avoir une église grâce à l’évergésie du patrice Sphorakios entre 395 et 450 [4].

Mais pourquoi le village d’Euchaïta [5] ? Ce n’est jusqu’alors qu’une bourgade située à 56 km à l’ouest d’Amasée et qui n’apparait jusque-là dans aucune sources historiques ou épigraphiques. C’est là qu’entre en scène la matrone Eusèbia (la « Pieuse ») qui se débrouilla pour racheter le corps du martyr selon une pratique qui devint courante lors de la persécution et qui semble être bien plus qu’un topos hagiographique qui se rependra à partir du Ve siècle. Théodore au témoignage de Grégoire de Nysse était originaire de la patrie de Job soit le Hauran en Syrie [6], ce qui correspond bien à « l’heureuse région qui est éclairée des premiers rayons du soleil » de la rhétorique grégorienne. Théodore n’étant pas originaire du Pont, pourquoi ce martyrium à Echaïta, dans un site d’accès difficile et retiré, et non pas sur le lieu de son supplice à Amasée ?

Selon le Synaxaire de l’Eglise orthodoxe à la date du 17 février, « la pieuse Eusèbia réussit à acheter son corps et le transporta à Euchaïta, où l’on construisit en son honneur une église qui attirait quantité de pèlerins, et leur procurait la guérison de l’âme et du corps ». Une matrone assez fortunée et assez audacieuse parvint à acheter les reste du martyr pour les faire ensevelir sur son domaine familial comme la propre mère de Grégoire de Nysse, Emmélia, ne tarderait pas à le faire sur son domaine d’Annisi pour y conserver les reliques des 40 martyrs de Sébaste.

La notation du Synaxaire mérite qu’on lui accorde quelques crédit de par sa brièveté et sa cohérence avec l’homélie de Grégoire, bien sûr connue de l’auteur du texte hagiographique, mais qui n’en « rajoute » pas contrairement à la prolifération rapide de la tradition théodorienne qui ira jusqu’à donner naissance à un second martyr militaire du nom de Théodore qui ne serait plus conscrit mais Stratilate (« Chef d’armée), le « Mégalomartyr » appelé à devenir le patron des armées byzantines. L’humble soldat honoré par la matrone Eusèbia en sa villa d’Euchaïta avait pris du galon.

Théodore Tiro
 

[1] PG 46, 736-448D.

[2] traduction proposée par Albocicade, sur le site des Cigales éloquentes, http://cigales-eloquentes.over-blog.com/2017/05/d-un-theodore-a-l-autre.html

[3] ibid.

[4] R. Janin, Les églises byzantines des saints militaires. (Constantinople et banlieue), Revue des études byzantines, 1935,pp. 56-70

[5] aujourd’hui Avka/Beyözü près de Mecitözü dans la province de Çorum

[6] Le tombeau de Job était vénéré à Caenéas, à 35 km à l’est de Tibériade. Cf. Egérie, Journal de pèlerinage, 16, 6, et le martyr Théodore était vénéré à la fin du IVe siècle à Gerasa (Jordanie) où lui fut dédié une basilique en 396