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Lucina de Rome, l’ange des catacombes
samedi 15 février 2020
par Pascal G. DELAGE
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Quiconque se rend au cimetière souterrain de Calliste sur la via Appia peut encore accéder à l’une des partie les plus anciennes de cette nécropole remontant à la fin du IIe siècle, un simple hypogée à partir duquel se développa en sous-sol un cimetière destiné à accueillir les défunts de la communauté chrétienne. Cet hypogé doit son appellation de « crypte de Lucine » non qu’on y ait retrouvé sa tombe ou une inscription funéraire, mais au grand archéologue romain du XIXe siècle, le « Christophe Colomb des catacombes », Jean-Baptiste De Rossi qui localisait là le lieu d’inhumation de l’évêque de Rome Corneille. Elu après 14 mois [1] après l’exécution de l’évêque Fabien au début de la persécution de Dèce [2], le prêtre Corneille ne tarda pas à être envoyé à son tour en exil à Centumcellae [3] par l’administration de l’empereur Trébonien Galle à la fin de l’année 252. C’est là qu’il mourut de mort naturelle et que selon sa Passio, son corps fut ramené à Rome entre 253 et 257 pour être il fut enseveli un 14 septembre [4] près du cimetière de Callixte sur la via Appia par une certaine Lucina dans une propriété qui lui appartenait. D’où le nom choisi par De Rossi pour désigner un des noyaux les plus ancien de la nécropole chrétienne.

La matrone Lucina avait déjà était associée à ce même évêque de Rome pour avoir de concert avec lui ramener les restes de l’apôtre Paul depuis la via Ostiensis vers une nouvelle sépulture sur la via Appia quand Corneille ramenait celle de Pierre au même lieu depuis le cimetière du Vatican.

Lucina était déjà célébrée pour avoir donné une sépulture à deux soldats romains, martyrisés en 67 après avoir été les geôliers des apôtres Pierre et Paul [5] Et voilà que Lucina allait se rendre à nouveau auprès des martyrs de la persécution de Dioclétien au début du IVe siècle pour leur assurer une sépulture descente selon la Passio de saint Sébastien [6]. Une telle prévenance exercée sur des temps aussi éloignés n’est pas sans faire problème, même dans l’Antiquité : la Passio de Saint Anthémios [7] essaie maladroitement de s’en tirer en rappelant que Lucina était une très vieille dame de 90 ans à l’époque de la persécution Dioclétien mais le compte des années n’y est bien sûr pas…

Selon la Passio de saint Sébastien, ce soldat d’origine milanaise (ce renseignement nous est donné par l’évêque Ambroise de Milan dans une homélie consacrée à son compatriote) était tribun de la Première Cohorte prétorienne de Maximien, l’Auguste qui régnait sur l’Occident conjointement à Dioclétien. Ayant refusé de sacrifier aux dieux protecteurs de l’Empire et à la divinité des empereurs, il fut envoyé à Rome pour y être jugé et exécuté. Percé de flèches pour être resté fidèle au Christ, il ne mourut pas alors sa legenda [8] et fut soigné par la matrone Irène qui l’avait recueilli. Dénoncé à nouveau, Sébastien fut trainé une seconde fois devant des juges romains et condamné à être assommé à coups de bâton dans l’hippodrome des palais impériaux du Palatin [9]. C’est alors qu’intervient encore une fois Lucina pour récupérer le corps de Sébastien qui avait jeté dans le grand égout de la Cloaca Maxima pour l’ensevelir précisément au lieu-dit ad Catacumbas sur la via Appia, près des vestigia (souvenir) des Apôtres, l’emploi de vestigia laissant entendre que les restes des Apôtres y reposaient encore !

Est-il possible de rejoindre à travers tout cela à l’existence historique d’une matrone romaine du nom de Lucina qui hante une demi-douzaine de cycles hagiographiques sensés se dérouler entre l’arrivée des Apôtres à Rome et la grande Persécution ? La rédaction des textes hagiographiques romains où intervient Lucina s’étale entre le milieu du Ve et le milieu du VI e siècle. Il est fort probable que la figure de notre héroïne éponyme fut inspirée par la mémoire et la vénération d’antiques patronnes de la communauté dont la matrone fortunée ou l’aristocrate romaine qui donna son nom au titulus Lucinae, une église de quartier dans le centre de l’Urbs [10]. L’affectation de cette « maison de prière » des chrétiens aurait eu lieu à l’époque de l’évêque de Rome Marcellus (soit en 308/309), cette demeure de Lucina devenant ainsi l’un des tout-premiers tituli de la ville de Rome [11]. Après tout, une dame assez riche pour mettre à la disposition des chrétiens sa demeure ou une partie de celle-ci, pouvait tout aussi bien puiser dans sa fortune personnelle pour soudoyer quelques fonctionnaires et acheter le corps d’un supplicié pour lui donner une sépulture descente…

Le cycle hagiographique de Lucina par deux fois la montre en lien avec des évêques de Rome qui, l’un comme l’autre, eurent à faire à une opposition interne importante, opposition née du refus d’une position conciliante et pastorale sur la question des lapsi [12] et tant Corneille que Marcellus connurent en raison de cela et des troubles qui en résultèrent la peine d’un exil où ils moururent l’un et l’autre. L’hypothèse que formule l’historienne Kate Cooper [13] est que l’insaisissable figure historique de Lucina, contemporaine de l’évêque Marcellus devint une icône de ce mouvement rigoriste [14] qui était profondément attaché à des lieux comme le sanctuaire des Apôtres sur la Via Appia, la transformation, un demi-siècle plus tard - du titulus Lucinae par l’évêque Damase en S. Lorenzo in Damaso s’inscrivant dans une série de mesures pris par les évêques de Rome pour contrer les Novatiens de l’Urbs. Toujours à propos de Damase, il est encore à noter que le nom de Lucina n’est pas sans rappeler celui de Lucilla que le même évêque met en scène dans sa propre relation de l’invention des martyrs Pierre et Marcellin. Lucina versus Lucilla ? Par-delà les oppositions qui traversent les communautés chrétiennes, ces stéréotypes de ces femmes providentielles rappellent tant la figure des Saintes femmes ensevelissant le Christ au Jardin des Oliviers que l’intervention et l’influence réelle des matrones dans la direction de la communauté romaine, les propres opposant de l’évêque Damase lui faisant le grief d’être un matronarum auriscalpius (« cure-oreille » de matrones). Mais déjà la noble Lucina avait quitté les rives de l’histoire pour gagner la terre des légendes étiologiques…

Martyr de Sébastien
 

[1] 6 mars ou 13 mars 251

[2] 20 juin 250

[3] aujourd’hui Civitavecchia

[4] d’après ILCV 4549

[5] Passio Processi et Martiniani (BHL 6947), les geôliers des Apôtre

[6] Le texte de cette passio (BHL 7543) est datable de l’époque de l’évêque Xyste III

[7] BHL 561 : il s’agit de l’évêque de Nicomédie qui périt au début de la persécution de Dioclétien et dont le culte fut adopté rapidement pat l’Eglise romaine

[8] legenda : ce qui mérite d’être raconté

[9] l’actuel Circus Maximus

[10] cette église est connue aujourd’hui sous le nom de San Lorenzo in Lucina située à proximité de la Via del Corso

[11] L’ouverture du titulus à l’époque du « tyran » Maxime est tout à fait possible, celui-ci s’étant montré très favorable aux chrétiens comme tend à le montrer l’édification de la basilique des Apôtres (appelée plus tard Saint-Sébastien) sur la via Appia) la même époque

[12] les baptisés qui étaient tombés (lapsi) lors de la persécution et qui avaient sacrifié aux cultes traditionnels

[13] Kate Cooper, « The Martyr, the Matrona and the Bishop : the Matrona Lucina and the Politics of Martyr’s Cult in the Fith and sixth Century Rome », Early Medevial Europ, 8, 1999, pp. 297 – 317

[14] on donne à ce mouvement le nom de « novatianisme » du nom du prêtre Novatien qui s’opposa de façon violente à la pratique pastorale de l’évêque Corneille au milieu du IIIe siècle. Ce mouvement eut sa propre organisation ecclésiale jusqu’à la fin du Ve siècle