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Basilia de Zimara, l’épouse d’Eutychios
mercredi 15 janvier 2020
par Pascal G. DELAGE
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L’histoire des Quarante Martyrs est une des plus célèbres et des plus anciennes de l’Antiquité chrétienne. Grégoire de Nysse rapporte que sa propre mère s’était procuré des reliques de ces soldats pour l’oratoire familial d’Annisa sur les bords de l’Halys dans le Pont avant 350 [1] et au début des années 380, un pèlerin venu d’Italie, Gaudentius (futur évêque de Brescia), devait recevoir des mains des propres nièces de Grégoire des fragments de ces mêmes reliques qu’il ramena précieusement en Occident [2]. Basile le Grand, Grégoire de Nysse et le Syrien Ephrem prononcèrent des panégyriques en leur honneur dans la seconde moitié du IVe siècle [3] et les Actes que l’on conserve de leur martyre, même s’il ne sont pas rédigés par un contemporain [4] ne seraient pas sans intérêt au jugement du P. Delehaye sans parler de leur fameux Testament rédigé peu de temps avant leur exécution et traduit récemment par Pierre Maraval [5].

Les Quarante Martyrs étaient des soldats appartenant à la Douzième Légion Fulminata [6] en garnison à Mélitène [7] en Arménie romaine, une ville-garnison sur l’Euphrate qui veillait sur la frontière avec le Royaume d’Arménie pour l’heure gouvernée par le roi Tiridat IV. Vers 320, ces soldats refusèrent, malgré la menace de la torture, de renier leur foi chrétienne, se désignant par-là même comme des opposants à la politique de l’empereur Licinius. Selon leurs Actes, ils furent arrêtés en février et conduits vers la capitale civile de la province d’Arménie Mineure, Sébaste [8]. Là, ils furent obligés par le gouverneur de passer la nuit, nus, sur un étang gelé, en plein hiver, avec la promesse de bains chauds s’ils obtempéraient à la volonté impériale. Mais ils se soutenaient les uns les autres pour qu’aucun ne perde sa foi. Le seul qui la renia, mourut aussitôt dans le bain à cause du changement trop violent de température. Un des gardiens, touché par tant de piété, alla le remplacer de suite sur le lac gelé, de manière à maintenir le nombre sacré de quarante. Ils étaient tous morts le lendemain matin. Cette persécution projetée contre les militaires chrétiens aurait été ordonnée par l’empereur Licinius alors même qu’il s’était engagé quelques années plus tôt, en 313, et conjointement à Constantin à laisser aux chrétiens leur liberté de conscience [9]. Ces exécutions sommaires de chrétiens auraient alors conduit Constantin à prendre une nouvelle fois en 324 les armes contre son beau-frère. L’ayant vaincu à la bataille de Chrysopolis en Thrace le 18 septembre 324, Constantin ne tarda pas à l’éliminer physiquement et devint de fait le seul empereur régnant sur l’ensemble de l’Empire romain à la fin de l’année 324.

La recherche contemporaine invite à minimiser, voire à récuser les menées anti-chrétiennes de l’empereur Licinius qui venaient fort à propos justifier les menées expansionnistes de Constantin, Licinius, de fait, n’éprouvant pas particulièrement d’empathie envers les chrétiens. En effet, d’une part, le gouverneur de Sébaste, Agricolaos, devant qui comparaissent les prévenus quoique figure récurrente du tyran dans les legendae des martyrs d’Orient, apparait bien comme une figure historique, haut-fonctionnaire impérial mais de l’époque de l’empereur Dioclétien en 303/304 : il apparait en particulier dans les Actes authentiques du chorévêque Athénoène de Péchahthoé [10]. Par ailleurs, un évêque contemporain des persécutions anti-chrétiennes ordonnées par Dioclétien, Eusèbe de Césarée, rapporte que des troubles éclatèrent peu de temps après la promulgation des édits de persécutions de Dioclétien sur la frontière orientale : « Peu après, certaines gens dans le pays appelé Mélitène et d’autres aussi en Syrie tentèrent de s’emparer de l’empire  ; un ordre impérial arriva de mettre en prison et dans les chaînes tous les chefs des églises. » [11] Les rumeurs qui parviennent aux oreilles d’Eusèbe sont alimentées par d’autres exécutions dont furent l’objet des recrues conduites à marche forcée vers l’Euphrate et dont les officiers ne pouvaient tolérer aucun manquement de loyauté comme en témoignent les Passio d’autres militaires exécutés sur la frontière comme Eustratios d’Arauraka ou Hieron de Matiane.

Reste le texte du Testament dont Pierre Maraval note que : « l’authenticité de leur « Testament », document unique en son genre, n’est pas totalement assurée, mais sa simplicité plaide en sa faveur » [12], intérêt confirmé par la recherche actuelle à condition de lire correctement ce texte en le replaçant dans son cadre originel comme nous y invite Stephen Mitchell [13]. Le texte du Testament est composé de quatre parties assez dissemblables. Dans la première partie du texte, les futurs martyrs demandent instamment que leurs restes mortels ne soient pas séparés mais que leurs corps soient inhumés ensemble au village de Sareim près de la cité de Zéla [14] dans l’Hélénopont. En fait, cette question de l’éparpillement des reliques ne se posera que quelques années plus tard lorsque les restes mortels, jouissant d’une nouvelle notoriété, commenceront à être divisés pour être déposés dans les églises nouvelles des chrétiens : la première partie du Testamentum est une prise de position contre ces pratiques, elle est contemporaine du début de ces pratiques. Par ailleurs, si la conclusion du Testamentum donne bien les noms des 40 victimes, le corps du texte qui remonte aux événements historiques des années 303/04 ne concerne que trois hommes, Mélétios, Aétios et Eutychios dont l’exécution est à l’origine du cycle hagiographique des Quarante Martyrs de Sébaste, martyre qui sera par la suite placé sous le règne de l’empereur Licinius vers 320. Eutychios, l’époux de Basilia, est très probablement un militaire comme ses deux compagnons et il appartenait, non à la Douzième Légion Fulminata, mais à un régiment auxiliaire (ala II Ulpia Auriana) stationné à Zimara [15] en Arménie première et dont le recrutement s’effectuait principalement dans la province du Pont (région de Zéla) d’où provenaient Mélétios et Aetios (d’où leur souhait d’être inhumés au village de Sareim au sud de Zela). Pour sa part, Basilia demeurait comme sa belle-mère Iulia à Zimara, petite cité qui était située sur le coude de l’Euphrate. Zimara était une statio militaire sur la rocade/frontière qui va de Mélitène à Satala et qui contournait la région de Haute-Arménie (relevant, elle, du Royaume de Tiridat IV avec les antiques cités d’Ani et de Tordan). Dès le début du IVe siècle, la cité de Zimara abrite une communauté chrétienne car Eutychios ne manque pas de saluer les trois diacres qui y assurent la prière : « Et moi Eutychios, je salue ceux qui sont à Zimara, ma mère Iulia et mes frères Kyrillos, Roufos, Riglos et Cyrilla, mon épouse Basilia, et les diacres Klaudios, Rufinos et Proklos » [16]

Rien n’est dit dans le Testament des conditions qui conduisirent à l’exécution des trois militaires si ce n’est leur appartenance militante à une communauté chrétienne, pas plus que sur le lieu d’exécution [17] mis c’est sans conteste à Sébaste qu’eut lieu le martyr, le dux Lysias ayant envoyé les éléments douteux au gouverneur civil, le praeses Agricolaos. Eutychios et ses compagnons furent condamnés à mort par le gouverneur, conduits et laissés nus sur un étang gelé, le récit de leur exécution donnant naissance très tôt (avant 340) à un cycle hagiographique où le nombre des martyrs est porté à 40 et à une version « allongée » de leur testament authentique qui est en fait une réaction à l’éparpillement des reliques dont témoigne déjà Grégoire de Nysse pour les années 340, leurs corps ayant été très probablement déposés dans un mausolée du village de Sareim dans le Pont, précisément dans la même province qu’habitait Emmilia, la mère de Basile de Césarée et de Grégoire de Nysse, à Annisa, à une centaine de kilomètres au nord de Sareim.

Icone des 40 Martyrs de Sébasre
 

[1] Grégoire de Nysse, Sur les XL Martyrs, 2

[2] Gaudentius, Sermon 17

[3] BHG 1204-1208

[4] BHG 1201-1202 ; BHL 7537-7539 ; BHO 712-713

[5] Pierre Maraval, Actes et passions des martyrs chrétiens des premiers siècles, Cerf, 2010, pp. 331-336

[6] Selon la tradition chrétienne relayée par Tertullien, un miracle – de la pluie tombée lors d’une terrible sécheresse - aurait sauvé une partie des soldats de la Douzième Légion de la défaite en raison des prières effectuées par les militaires chrétiens lors d’une campagne de Marc-Aurèle contre les Quades vers 175 mais Dion Cassius attribue ce même phénomène providentiel aux dieux romains

[7] aujourd’hui Malatya

[8] aujourd’hui Sivas

[9] cet accord conclu à Milan lors du mariage de Licinius avec une demi-sœur de Constantin, est connu sous le nom d’ « Édit de Milan

[10] P. Maraval, op. cit., pp. 303-329

[11] Eusèbe de Césarée, Histoire de l’Eglise, 8, 6

[12] Pierre Maraval, op. cit., p. 331

[13] « Hagiography and the Great Persecution in Sebasteia and Armenia Minor » in Early Christianity in Asia Minor and Cyprus, Brill, 2019, pp. 49-77

[14] aujourd’hui Zile

[15] aujourd’hui Pingan

[16] Testamentum XL Martyrum, 3

[17] C’est Ephrem le Syrien qui identifie le lieu du martyre avec la ville de Sébaste

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