Proskynèse, douleurs articulaires et crottes de bouquetins
mardi 1er août 2017
par Annie WELLENS

Silvania très chère, nous compatissons à ta désolation et nous supplions le Créateur de l’univers de délivrer ton époux de cet excès d’ascèse qui confine à l’hubris, une démesure qui se traduit chez lui par un déni de votre vocation conjugale. Quelques pages de Théodoret de Cyr pourraient peut-être, à l’image des arbres fruitiers d’Ezéchiel [1] dont les feuilles étaient un remède, initier une guérison. Dans son Histoire des moines de Syrie Théodoret de Cyr, cet évêque qui pratiqua lui-même la vie ascétique et rencontra de nombreux moines reclus, recommande de modérer la course aux mortifications. Il cite l’exemple de Maèsymas qui fut ascète tout en administrant un petit village, et il ajoute : il est possible aussi au milieu du monde qui nous entoure d’atteindre le sommet même des vertus [2]. Et je me permets d’ajouter qu’il me semble dangereux d’affaiblir le corps sous prétexte de libérer l’âme. Ce dualisme ne consonne guère avec le Prologue de Jean nous annonçant le Verbe fait chair qui a fait sa demeure parmi nous.

Ne rêves-tu pas, comme moi, d’être la Philotée d’un Père spirituel qui nous confirmerait que la mortification intérieure et l’humble acceptation des épreuves quotidiennes nous permettent de fleurir là où Dieu nous a plantées ou semées ? [3]

Pour l’heure, mon époux souffre d’une contraction des articulations de la hanche, quasi paralysante et terriblement douloureuse. Que cette affection lui soit advenue paradoxalement pendant le temps liturgique de l’Ascension lui permet de méditer sur la lourdeur de l’homme, tout spirituel aspire-t-il à devenir. Méditation renforcée par le fait que ses douleurs sont dues à l’exercice qu’il a voulu expérimenter, celui de la proskynèse [4]. Je te passe les détails concernant la longue histoire de ce geste de vénération dans les Eglises d’Orient vis-à-vis des icônes et des reliques. Alors que je me permettais de faire un croquis de l’opération, j’ai entendu un craquement lorsqu’il en était à la position 2, et quand il arriva à la position 3, il n’a pu se relever. Tu remarqueras que je l’ai dessiné, pour aller plus vite, beaucoup plus mince qu’il n’est, ce qui lui est une consolation dans son malheur.

Heureusement, nous avons dans notre bibliothèque le De medicamentis de Marcellus Empiricus [5] et je vais préparer le remède qu’il préconise pour un patient « infirme et contracté de toutes les articulations et de la hanche, immobile et désespéré ». En voici quelques extraits : Recueillir du crottin de bouquetin à la 17 ème lune […] mettre dans le mortier autant de crottes que la paume de la main peut en contenir, à condition qu’elles soient en nombre impair, y ajouter 25 graines de poivre bien pilées, puis une hémine de miel supérieur et un setier de très bon vieux vin […] lorsqu’on administrera le remède, commencer le jeudi, jour de Jupiter, et poursuivre pendant 7 jours consécutifs en faisant boire le malade, debout sur un escabeau, face à l’Orient[…] en toute certitude il marchera le 7e jour. Mais, soudain, l’angoisse me saisit : où trouver des crottes de bouquetin dans notre Golfe des Pictons ? Elles ne doivent pas manquer dans vos montagnes. Un messager rapide pourrait-il nous en acheminer ?

Dans cette espoir temporel que je me garde bien de substituer à notre espérance eschatologique commune, je te salue.

Vera

[1] Ez. 47,12.

[2] Vera cite très justement l’ Histoire des moines de Syrie (ou Histoire Philotée), 14,5, (Ve siècle), aujourd’hui en Sources Chrétiennes.

[3] Sans verser dans l’anachronisme on ne peut qu’être saisi par la connivence spirituelle de Vera, y compris dans sa formulation, avec François de Sales.

[4] La proskynèse, du grec proskynesis (προσκύνησις), littéralement « envoyer un baiser vers », est un rituel qui fait référence au geste traditionnel dans la culture perse antique consistant à s’incliner ou se prosterner devant une personne de rang supérieur. Ce geste est repris dans différentes cultures et à différentes époques par des souverains dans le but de « sacraliser », voire « diviniser » l’homme qui en est l’objet. Ce qui suscita, à maintes reprises, de violents débats.

[5] Ce gallo-romain de la deuxième moitié du IV ème siècle, né à Bordeaux, médecin non professionnel, n’en fut pas moins le thérapeute de l’empereur Théodose 1er. Il composa son De medicamentis pour ses propres fils, afin qu’ils ne soient pas trompés par des charlatans. Citant ses sources il évoque le médecin Ausonius, sans doute le père du poète Ausone, l’un comme l’autre liés à Bordeaux. Il n’est donc pas étonnant que cet ouvrage soit dans la bibliothèque de Bessus et Vera, proches géographiquement de Burdigala.