Aelia Pulcheria l’orthodoxe
vendredi 15 avril 2016
par Pascal G. DELAGE

Née le 19 janvier 399, Pulcheria était la deuxième enfant de l’empereur Arcadius et d’Eudoxia, elle sera de fait l’aînée de la fratrie, la petite princesse Flacilla, née deux ans avant elle, étant morte au berceau. Pulcheria n’a que six ans à la mort de sa mère et neuf ans à la mort de son père, les enfants impériaux sont élevés derrière les hauts murs du gynécée impérial dans le monde feutré et inquiétant des cubicularia et des eunuques. La régence du jeune empereur Théodose II - de deux ans le cadet de Pulchéria -, est alors assurée par le préfet du prétoire, le tout-puissant Flavius Anthémius qui restera au pouvoir jusqu’en 414, date probable de sa mort.

Mais si Anthemius disparaît brutalement de la scène politique, c’est peut-être parce qu’il en a été écarté brutalement par une faction adverse qui délègue alors officiellement la régence à la pieuse Pulchéria qui n’a pourtant qu’une quinzaine d’années. S’il est difficile d’identifier les membres de la coalition qui porta Pulcheria au pouvoir, ces derniers devaient s’opposer à la politique poursuivie par Anthemius tant sur le plan diplomatique que religieux, cherchant ainsi à contrer la faction traditionnelle de cette aristocratie encore proche de l’hellénisme et que représentaient Anthémius et sa famille. Un des « parrains » de Pulchéria était ainsi Flavius Monaxius, un ancien préfet de Constantinople, et un ami des moines [1], proche du patriarche Cyrille d’Alexandrie.

Le 24 juillet 414, Pulcheria reçoit le titre d’Augusta pour mieux affirmer sa préséance au Palais alors qu’elle a déjà fait vœu de virginité tout comme ses deux sœurs cadettes Arcadia et Marina. Outre une réponse personnelle à un appel spirituel, ces vœux mettaient la jeune princesse hors de portée d’un mariage arrangé et des intrigues du palais [2]. Dès lors, les princesses impriment toutes trois à la cour impériale un style de vie quasi-monacal : c’est ainsi que vers 416, elles écrivirent de concert un De fide et de uirginitate qui faisait le bonheur du patriarche Atticus [3].

Quoique la tradition postérieure présentera Pulchérie faisant épouser en 421 à son frère Eudocia, une de ses protégées qu’elle avait préalablement conduite au baptême, la nouvelle impératrice appartenait au groupe évincé lors de la disparition d’Anthemius. L’oncle d’Eudocia passait ainsi auprès des chrétiens pour être un protecteur des païens et des Juifs. La nouvelle impératrice ne se révéla donc pas être l’instrument docile qu’avaient espéré Pulchérie et ses partisans. Pulchéria connut alors une période de semi-disgrâce jusqu’en 433, date à laquelle la princesse réussit à replacer son falot de frère sous sa coupe : Eudocia avait commis l’erreur de soutenir le patriarche de Constantinople Nestorius qui fut condamné en 431 au concile d’Ephèse en dépit d’une certaine bienveillance impériale. En 441, Pulchérie parvint même à obtenir l’exil définitif d’Eudocia à Jérusalem en laissant planer le soupçon d’un adultère.

Toutefois Théodose II se trouva alors un autre mentor en la personne de l’eunuque Chrysaphios. Pulchéria connut une nouvelle période de disgrâce, devant même quitter le palais impérial pour se retirer dans une propriété sub-urbaine où Chrysaphios veilla à ce qu’elle mène une vie parfaitement en accord avec les vœux religieux qu’elle avait prononcés… L’eunuque se mêla aussi de théologie et soutint une nouvelle position théologique, le monophysisme, dont le champion à Constantinople, le moine Eutychès, était son propre parrain. Un concile réuni en 449 à Ephèse fit triompher dans la confusion les thèses du monophysisme sous les auspices de l’évêque d’Alexandrie Dioscore (le « brigandage d’Ephèse »). La même année, Pulchéria se trouvait aux côtés de son frère pour l’inauguration de l’église de la Chalkopraten à Constantinople, continuant ainsi à intervenir dans le champs religieux et spirituel à Constantinople. C’est probablement cette scène qui est représentée sur une plaque d’ivoire conservée aujourd’hui au Trésor de la cathédrale de Trèves : l’impératrice portant une grande croix accueille devant la basilique son frère alors que deux évêques tiennent le coffret-reliquaire qui va servir à la consécration de l’édifice.

Théodose II devait mourir peu de temps après d’un accident de cheval le 28 juillet 450, peu de temps après la dissolution de ce concile contesté et décrié. Pulcheria réagit promptement, fit éliminer Chrysaphios avec l’aide du généralissime Aspar et contracta même un mariage blanc avec un sénateur de 60 ans, ancien général et veuf, Flavius Marcianus. Avec l’appui d’Aspar [4], elle conféra la pourpre à son nouvel époux, se rendant compte que les temps n’étaient pas encore mûrs pour que l’empire acceptât d’être gouverné par une femme. Avec Marcien et à l’invitation de l’évêque de Rome, Léon Ier, elle convoqua le concile de Chalcédoine le 8 octobre 451 qui condamna le monophysisme. A la même époque renouant avec une politique extérieure forte, le couple impérial refusa de payer le tribut annuel à Attila auquel s’était soumis Théodose II. Du fait de cette nouvelle fermeté et craignant de ne pouvoir venir à bout des formidables murailles qui ceignaient Constantinople depuis 413, le khan des Huns tourna sa hargne guerrière contre l’Occident…

Pulchéria devait mourir peu de temps après l’accession de son époux à l’a tête de l’empire en 453, mais elle-même était Augusta depuis quatre décennies. Durant toute sa vie, Pulchéria n’eut de cesse de soutenir l’Eglise, intervenant pour soutenir l’orthodoxie (elle sera canonisée à ce titre avec son époux Marcien), de construire de très nombreux sanctuaires tant à Constantinople (St-Etienne à Daphné en 428, St-Laurent en 438, Ste-Agnès vers 450…) que dans les autres grandes villes de l’empire. Elle-même bénéficia d’une vision de saint Thyrse qui lui révéla que l’église portant son nom [5] abritait des reliques des Quarante Martyrs, invention à laquelle Pulchéria allait présider en personne en 451 [6], attestation incontestable de la protection divine dont l’Augusta avait bénéficié. Pulchéria fut inhumée comme tous les membres de la famille impériale à l’église des Saints-Apôtres de Constantinople. Par testament, elle légua tout son patrimoine aux pauvres de la capitale, fidèle en cela au vœu de consécration qu’elle avait prononcé 40 ans plus tôt.

[1] plusieurs de ces esclaves devinrent moines du couvent fondé par l’ascète Hypathios à Constantinople

[2] il est très vraisemblable que Pulchéria avait ainsi échappé à un mariage arrangé avec un des petits-fils d’Anthémius, probablement Flauius Anthemius Isodorus Theophilus

[3] Gennade, De viri inlustribus, 53

[4] Aspar ne pouvait prétendre à la main de Pulchéria étant d’origine barbare et de confession arienne

[5] édifiée par Flauius Caesarius, le consul de 397

[6] Sozomène, Histoire ecclésiastique, 9, 2, 7