Erasme et le vin de Nîmes
mercredi 15 avril 2015
par Annie WELLENS

Erasme écrivait qu’une seule page d’Origène lui apprenait davantage de philosophie chrétienne et lui donnait plus de piété dans le cœur que dix pages d’Augustin d’Hippone. Et il ajoutait que pour lui, Erasme, quand il s’agissait de commenter les Ecritures, il plaçait Origène à lui seul au-dessus de dix orthodoxes, si on met à part quelques points de foi [1].

Erasme n’aimait pas seulement Origène, il aimait aussi le vin, pour des raisons thérapeutiques. D’une santé fragile, il prenait grand soin de sélectionner ses vins qu’il se faisait envoyer de France quand il résidait en Angleterre.

Dans l’une de ses lettres, d’octobre 1505, il remercie avec émotion son ami Ulrich von Hutten qui lui a fait envoyer un tonneau de vin de la région de Nîmes :

Je te remercie, mon ami très cher, pour le tonneau de l’excellent vin rouge que tu m’as fait expédier. Ce vin n’a pas souffert de la traversée, il est souple et, quand on le boit, on goûte des fruits et l’on respire des fleurs. Je n’ai qu’un reproche à lui faire, c’est qu’il ne porte pas de nom, sauf cette mention : « Je suis un vin de Nîmes » comme c’était l’usage sur certaines amphores gallo-romaines.

Je soigne actuellement une propension à la mélancolie, accentuée par les brumes d’Angleterre, en lisant les démêlés posthumes d’Origène avec Jérôme. Je suggérerais bien à ton ami viticulteur de baptiser son vin « Terre des Chardons, le Bien luné », les chardons en mémoire de Jérôme au caractère emporté et piquant, et le qualificatif « Bien luné » en mémoire d’Origène qui a travaillé assidûment la question des astres dans la perspective, qui fut toujours la sienne, de contemplation existentielle du mystère inaccessible de Dieu.

Ton ami, Désiré Erasme.

P.S. Le tonneau sera bientôt vide…

Nous sommes certains que Ulrich von Hutten a bien transmis la proposition d’Erasme, et que le viticulteur l’a acceptée et transmise à son tour aux générations suivantes, puisque, aujourd’hui encore, nous pouvons goûter ce « Bien luné, Costières de Nîmes rouge » de la « Terre des Chardons » [2].

Annie Wellens

[1] Cité par A. Godin, à l’article « Origène », dans le recueil de textes Erasme, éd. Laffont 1992.

[2] Ce « Bien Luné » a été présenté et bu au repas de la Petite Journée de Patristique sur « ORIGENE » le 22 mars 2014 à Saintes.