Entretien avec... Nathalie RAMBAULT
mardi 10 mars 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN

Nathalie Rambault, vous interviendrez bientôt à la VIIe Petite Journée de Patristique de Saintes, consacrée à Jean Chrysostome, P.J.P. qui aura lieu le 21 mars 2015, sur un thème qui vous est cher, la prédication pascale de ce grand évêque de l’Antiquité Tardive [1]. Mais comment en vient-on à s’intéresser à une figure si éloignée de nous et tout spécialement à ce genre littéraire bien particulier qu’est l’homélitique ?

Quiconque s’intéresse à l’histoire du christianisme antique et à la genèse du triomphe de la Grande Eglise, rencontre nécessairement sur son chemin Jean Chrysostome et son œuvre immense, composée essentiellement d’homélies et de commentaires bibliques. Non seulement Jean a vécu à l’une des époques les plus brillantes de l’histoire de la littérature grecque mais il a personnellement contribué au triomphe de l’éloquence chrétienne. Il a de plus joué un rôle important à Antioche pour développer l’audience du christianisme néo-nicéen, avec le soutien du pouvoir impérial. Enfin, à partir du concile de Chalcédoine (451), il occupe une place de premier plan parmi les autorités patristiques convoquées par les différents partis en présence pour soutenir leurs thèses. Si Jean Chrysostome est éloigné de nous par le temps, son message humaniste est toujours d’actualité comme le montrent deux publications récentes, l’ouvrage de G. Bady, Trop occupé pour t’occuper de ta vie ? Le guide au quotidien d’un Père de l’Eglise et celui de L. Brottier, Prier quinze jours avec Jean Chrysostome.

C’est ainsi qu’après avoir soutenu votre thèse sur les « Homélies Pascales » de Jean, vous avez pu nous offrir la publication de ces textes dans la prestigieuse collection des Sources Chrétiennes [2]. Quels en sont les points saillants, voire les apports inédits du Chrysostomien en matière théologique et/ou liturgique ?

Ces deux ouvrages regroupent essentiellement des homélies festales de la période antiochienne : l’homélie Contre l’ivresse et sur la résurrection du Christ, prononcée le matin de Pâques, lors de l’office de l’aube ; Sur l’ascension du Christ, quarante jours plus tard ; Sur la Pentecôte 1, prononcée lors de l’office de none à l’heure où l’on situait la descente de l’Esprit sur les Apôtres. L’homélie Sur la résurrection des morts, prononcée probablement lors du Carême, commente 2 Co 5, 1-4 et s’attache à corriger les opinions erronées des fidèles influencés par d’autres communautés religieuses, chrétiennes ou non, alors solidement établies à Antioche. Enfin, en annexe des deux volumes figurent deux homélies compilées vers le VIIe siècle, à partir de textes de Chrysostome et de fragments pseudo-chrysostomiens.

Dans l’introduction, je tente de faire apparaître le rôle fondamental de Jean dans la mise en place du calendrier liturgique que nous connaissons aujourd’hui. Je retrace l’évolution du sens de la fête de Pâques et la genèse probable de la mise en place de l’Ascension, auparavant célébrée le cinquantième jour en même temps que la Pentecôte. J’évoque aussi les difficultés rencontrées par l’Eglise néo-nicéenne pour imposer sa vision de la doctrine chrétienne dans une cité cosmopolite marquée par le paganisme, le judaïsme et différents courants chrétiens concurrents. Grâce au témoignage de Jean Chrysostome, nous pouvons également reconstituer partiellement le déroulement des fêtes, déterminer les lectures qui accompagnaient les festivités et comprendre la manière dont les chrétiens de l’époque vivaient ces célébrations.

Dans la publication des homélies pascale de Jean, vous rendez hommage à plusieurs reprises à un mystérieux TLG. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste ce précieux outil de recherche ?

Il s’agit du Thesaurus Linguae Graecae, une base de données mise au point par l’Université de Californie et regroupant un vaste corpus de textes grecs, d’Homère à la chute de Byzance en 1453. Cet outil compte aujourd’hui plus de 12 000 textes et 4000 auteurs. Comme il contient tous les textes de Chrysostome édités dans la PG, il permet de naviguer plus aisément dans l’œuvre, de trouver plus rapidement des parallèles, d’identifier des fragments réemployés et de dater le lexique si nécessaire. C’est un outil intéressant mais il faut être conscient de ses limites. En effet, les textes byzantins sont insuffisamment représentés, ce qui fausse parfois les résultats lorsque l’on recherche la fréquence d’une expression ou son contexte d’utilisation. De plus, en raison sans doute d’un problème de droits, le TLG ne remplace pas systématiquement le texte de la PG par celui des éditions récentes de Jean Chrysostome.

Votre recherche sur l’homélitique de Jean nous fait côtoyer la galaxie des textes pseudo-chrysostomiens ? Comment a pris corps cet ensemble textuel foisonnant et comment peut-on s’y orienter et discerner le vrai du faux Chrysostome ?

Aujourd’hui tout chrysostomien qui se respecte ne peut travailler sans tenir compte des recherches menées sur l’énorme corpus pseudo-chrysostomien parce que bien souvent, il ne s’agit pas seulement de distinguer le vrai du faux mais de faire preuve également d’esprit critique devant les œuvres tenues pour authentiques depuis toujours. En effet, les premières tentatives pour organiser l’œuvre laissée par Chrysostome et qui, menées par ses partisans à Antioche et Constantinople, remontent à ses années d’exil, laissent déjà apparaître des pratiques qui nous semblent étranges aujourd’hui mais qui à l’époque allaient de soi. Dès l’origine, certaines œuvres suivent de près le travail des tachygraphes, d’autres, ont été confectionnées à partir de fragments de provenance diverse, comme c’est le cas pour un certain nombre de commentaires bibliques et d’homélies, et déjà certains textes ne sont absolument pas de Jean. Ainsi, vingt ans après sa mort, au moins seize homélies pseudo-chrysostomiennes circulent sous son nom. A la fin du Ve siècle, on en compte au moins cinquante et à l’époque de Sévère d’Antioche, une douzaine, confectionnées à Constantinople, circulent dans la capitale de l’empire. A la fin du VIe siècle, les homélies de Sévérien de Gabala passent sous le nom de Chrysostome puis celles de Léonce de Constantinople. Parmi les pseudo-Chrysostome contemporains de Jean ou légèrement postérieurs, figurent par exemple un auteur cappadocien anonyme et un ou plusieurs prédicateurs du milieu nestorien d’Antioche. Entre le Ve et le VIIe siècle, les conflits autour de la nature du Christ et la stature acquise alors par Jean Chrysostome, ont accéléré le processus de création de spuria, la plupart du temps composés de morceaux écrits par des partisans de l’un ou l’autre camp, désireux d’attribuer leur théologie à un Père de l’Eglise au-dessus de tout soupçon, de fragments authentiques parfois inédits et de pièces inauthentiques attribuées à Chrysostome par les florilèges qu’utilisent les compilateurs. De plus, même quand un texte de Chrysostome est « authentique », comme par exemple l’homélie Sur les martyrs d’Egypte sur laquelle je travaille actuellement, on constate qu’il ne parvient pas jusqu’à nous de la manière dont il a été pris en notes par les tachygraphes mais qu’il a été remanié pour faciliter la lecture publique dans les communautés monastiques.

Comment peut-on s’y orienter et discerner le vrai du faux Chrysostome ?

Les traductions syriaques ou sahidiques effectuées au Ve siècle sont une aide précieuse. Si elles attribuent à un autre auteur un texte tenu pour chrysostomien dans les manuscrits grecs les plus anciens (IXe-Xe s.), l’attribution fournie par ces versions a plus de chance d’être vraisemblable car plus ancienne. L’aide fournie par les traductions latines de la même époque n’est pas négligeable non plus mais il faut parfois s’en méfier : ainsi dans un florilège de 37 homélies de Jean utilisé par Augustin en 420, deux se sont révélées inauthentiques, l’une traduite du grec et l’autre forgée directement en latin ! Enfin, la tradition indirecte, en l’occurrence les citations de Jean chez d’autres auteurs, peut apporter de précieux renseignements sur son « authenticité ». Il faut néanmoins s’assurer que cet auteur a puisé à des sources directes, comme le fait par exemple Sévère d’Antioche. Certains contemporains de Sévère citent ce qu’ils croient être de Jean Chrysostome en utilisant des florilèges contaminés. Lorsque l’on ne dispose pas de ces points d’appui, il reste à étudier le vocabulaire et le style, à traquer les éléments qui ne correspondent pas à la spiritualité de Jean, à son style, tout ce qui semble de l’ordre de l’anachronisme. Mais il faut constamment porter un regard critique sur la méthode adoptée et les résultats obtenus afin de ne pas renouveler l’erreur de B. Marx qui, dans les années 1940, a cru déceler l’empreinte de Proclus de Constantinople dans un grand nombre de textes pseudo-chrysostomiens.

Je crois que vous avez d’autres projets de publications chrysostomiennes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Je suis actuellement en train d’achever, pour les Sources Chrétiennes, l’édition de panégyriques de martyrs (Sur Juventin et Maximin, Romain, Julien, Barlaam et les martyrs d’Egypte) en collaboration avec Pauline Allen qui dirige le Centre for Early Christian Studies à l’Université catholique de Brisbane. Nous envisageons de publier également l’édition critique des textes dédiés aux femmes martyrs (Droside, Bernice, Pélagie) et aux Maccabées (homélies 1 et 2). Une autre collaboration est envisagée à moyen terme, cette fois avec Laurence Brottier pour l’édition critique des homélies Sur le changement des noms et du texte intitulé à tort Sermon 9 Sur la Genèse. Enfin, ce qui me tient le plus à cœur, c’est de poursuivre l’édition des homélies pour les grandes fêtes du calendrier liturgique, engagée avec les SC 561/562, et de travailler notamment sur les homélies prononcées à Noël et pour l’Epiphanie (Sur la Nativité et Sur le baptême du Christ).

Un autre Père ou un auteur ecclésiastique qui ait retenu votre attention dernièrement et dont vous conseilleriez la lecture à nos amis internautes ?

Grégoire de Nysse, Eloge de Grégoire le Thaumaturge et Eloge de Basile, introduction, traduction et notes par P. Maraval, SC 573.

Merci Nathalie Rambault.

[1] En mars 2015, dans le numéro 53 de la revue Sacris Erudiri, sortira l’édition critique de l’homélie Pseudo-Chrysostomienne, In Ascensionem sermon 2 (CPG 4532) accompagnée d’une traduction en français et d’une étude destinée à montrer que ce texte est une compilation réalisée entre la fin du VIe et le VIIe siècle, dans le même contexte que l’homélie Sur la sainte Pâque figurant en annexe du SC 561 et sans doute par le même compilateur.

[2] 1. Jean Chrysostome, Homélies sur la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte, t. 1, Introduction, texte critique, traduction, notes et index par Nathalie Rambault, docteur ès Lettres, SC 561, 2013.

2 - Jean Chrysostome, Homélies sur la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte, t. 2,Introduction, texte critique, traduction, notes et index par Nathalie Rambault, SC 562, 2014