Entretien avec... Annie WELLENS
samedi 10 janvier 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN

Annie Wellens, vous faisiez partie de ce petit groupe de passionnés par les Pères qui en 2002 se proposait de mieux faire connaître les Pères et leur pensée à un cercle plus large que celui des spécialistes ou des ecclésiastiques. Vous aviez alors publié « L’Ordinaire des jours. Un itinéraire spirituel » [1] et « Le vin des Écritures » [2]. En 2008, les Pères, discrètement présents dans ces deux ouvrages, seront particulièrement mis à l’honneur dans votre troisième livre « Qui a peur de la Bible ? Un manuscrit retrouvé » [3].

Comment est né votre intérêt pour les Pères de l’Eglise ?

Grâce à Ignace de Loyola que je ne remercierai jamais assez. Il y a 25 ans, j’ai pratiqué, ou plutôt « reçu » ses « Exercices ». Ce sont eux qui m’ont donné le goût des textes patristiques. Ignace s’inscrit dans une généalogie spirituelle, bien mise en lumière dans La Genèse des Exercices, de Hugo Rahner. C’est ainsi que j’ai commencé à fréquenter les conseils des Pères du désert, puis, un peu timidement au départ, les œuvres des Pères apostoliques et celles de « l’âge d’or » de la patristique, ainsi que je l’ai exprimé dans mon premier livre en 1988 : ce que je lisais auparavant par devoir professionnel ou souci de culture est devenu nourriture savoureuse […] Je ne me demande plus ce qui va m’en rester : une rencontre a lieu à travers quelques pages ou quelques lignes. Je découvre conjointement la nécessaire fidélité envers ce type de livres : lire au jour le jour, oui, mais aussi jour après jour. Cette fidélité non possessive m’a permis d’entrer doucement chez Augustin [et] d’entrebâiller la porte de Grégoire de Nysse. Votre question me fait prendre conscience que le livre « Qui a peur de la Bible ? », écrit 20 ans après le premier, est « chargé » comme on le dit des piles électriques, de ma reconnaissance pour les richesses existentielles générées au cours de toutes ces années par ces « actes de lecture » sollicitant toute la personne du lecteur.

Un Père en particulier a-t-il accompagné de façon toute spéciale votre propre itinéraire intellectuel et spirituel ?

Si je puis me permettre cette familiarité, Augustin est devenu un compagnon de route permanent. La lecture de ses Confessions m’avait éblouie. Ensuite, celle de ses Dialogues philosophiques m’a enchantée par la conjugaison de la vie quotidienne avec les discussions intellectuelles et spirituelles, sans confusion ni séparation, menées par Augustin, fraîchement (re)converti, avec sa mère, des amis, des cousins et son propre fils, dans une villa prêtée par un ami à Cassiciacum, dans la région du lac de Côme. L’indignation de Monique en entendant l’un des hôtes, Licentius, chanter un psaume dans les latrines, et la manière dont Augustin explique à sa mère, avec déférence et précaution, que l’on peut louer Dieu partout, n’a pas fini de me faire sourire. Dans un tout autre registre, ses Sermons sur la chute de Rome résonnent très fort pour moi, à l’heure où je vous réponds, en écho aux informations en boucle, depuis trois jours, sur les dernières violences parisiennes : « Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles. Voilà ce que disent les gens. Vivons bien, et les temps seront bons. C’est nous qui sommes ces temps : tels nous sommes, tels sont les temps ».

En 2011, ce sera le lancement de la collection de l’Abeille aux éditions du Cerf ? Rappelez-nous le projet éditorial de cette collection ?

Je l’ai détaillé dans le volume inaugural de la collection, La lecture ou la louange des abeilles. L’esprit d’une collection : offrir la lecture « gracieuse » d’œuvres littéraires spirituelles et/ou théologiques, à travers la découverte d’un titre choisi au sein du corpus d’un auteur. Un lecteur contemporain conquis présente le texte en partant de l’expérience qu’il a lui-même vécue en sa compagnie, dans ce colloque intérieur qu’est la lecture. Lucien Jerphagnon m’avait donné pour ce livre une dizaine de pages sur le sauvetage et la transmission du miel augustinien par Possidius de Calama qui transféra la bibliothèque d’Augustin à Rome, après la mort de ce dernier à Hippone, assiégée par les Vandales. La collection de l’Abeille s’adresse à des lecteurs « désirants », et j’éprouve une vive reconnaissance pour ces auteurs très spécialisés, suffisamment « allumés », autant dire amoureux, de leurs thématiques d’études, pour devenir pédagogues. Je pense ici avec émotion, à Lucien Jerphagnon, bien sûr, mort l’année de la parution des premiers volumes de l’Abeille, mais aussi à Goulven Madec, mort en 2008, qui avait consacré sa vie à l’étude d’Augustin.

Où en est aujourd’hui la collection de l’Abeille ?

Les éditions du Cerf ayant changé de politique éditoriale et de responsables pour des raisons financières, plusieurs collections sont maintenant arrêtées, dont celle de l’Abeille. Les quatorze volumes parus ont du moins le mérite d’exister. Parmi eux, en ce qui concerne la patristique, cinq titres : Le Pasteur d’Hermas (par Philippe Henne), La Règle de Saint Augustin (par Pierre Raffin), Irénée de Lyon, Adversus Haereses (par Marie-Laure Chaïeb), Saint Jérôme, Lettres (par Benoît Jeanjean) et Clément de Rome, Epître aux Corinthiens (Philippe Henne).

Depuis 2009, vous êtes la responsable du service de l’Unité des chrétiens du diocèse de La Rochelle. Dans cette perspective, verriez-vous les Pères de l’Eglise comme un bien commun et dynamique d’une communion à venir ?

Oui, trois fois oui, et j’en veux pour preuve le rapport du premier colloque œcuménique de Cambridge qui s’est tenu en septembre 2008 sur le thème Les docteurs et témoins de l’Eglise primitive : source d’autorité commune – réception différente ? Parmi les conclusions : Il nous faut « traduire » ce que cela signifie que d’étudier les Pères et redécouvrir un vif sens de la communion des saints. Il nous faut aussi accepter avec confiance d’étudier les traditions et l’histoire anciennes, ce qui implique une étude honnête, ouverte et critique, tout en étant disposés à recevoir du nouveau de l’ancien – une herméneutique du soupçon en même temps qu’une herméneutique de la confiance.

Toujours bien active au sein de l’association CaritasPatrum, pourriez-vous nous dévoiler en avant-première le thème du prochain colloque de La Rochelle à l’automne 2015 ?

Il s’agira du « flair du peuple chrétien » ( sensus fidelium en termes plus classiques) pour repérer l’authenticité de la foi. Et là, je laisse la parole à nos trois co-pilotes universitaires de ce futur colloque : La rencontre des Pères avec cette réalité touche à l’articulation de la foi spontanée et de la foi éclairée, aux rapports entre foi, théologie et Magistère, à la question du dialogue ecclésial, mais aussi au processus d’émergence d’une orthodoxie (Marie-Laure Chaïeb, Philippe Blaudeau, Eric Boone).

Merci Annie Wellens.

[1] Annie Wellens, L’Ordinaire des Jours, Desclée De Brouwer, 1997

[2] Annie Wellens, Le vin des Ecritures, Desclée De Brouwer, 2001

[3] Annie Wellens, Qui a peur de la Bible ? Un manuscrit retrouvé, Bayard, collection Christus, 2008