Bakurios, « premier roi chrétien d’Ibérie »
jeudi 20 septembre 2012
par Pascal G. DELAGE

A la recherche du « grand Bakurios, le premier roi chrétien des Ibériens » et le grand-père de l’ascète Pierre l’Ibérien

Bakurios, l’aïeul de Pierre l’Ibérien est souvent identifié avec un prince géorgien qui se serait refugié sur les terres de l’empire romain à l’époque de l’empereur romain Valens (364-378). C’est ainsi qu’on le retrouve dans les années 380 à Jérusalem où il veille sur l’étendue du limes arabe. L’aura de sainteté que projette Jean Rufus, le biographe de Pierre l’Ibérien sur l’ancêtre de son héros, consonne bien avec la figure du futur Comes domesticorum qui était alors en lien étroit avec le cercle ascétique de Jérusalem dominé par les figures de l’aristocrate romaine Mélanie et le prêtre Rufin. Mais qu’en est-il réellement ?

« Le premier roi chrétien qui régna sur l’Ibérie » (Jean Rufus)

Notre enquête prendra comme point de départ les données généalogiques contenues dans les premiers paragraphes de la Vie de Pierre l’Ibérien rédigée par son disciple Jean Rufus. Ce texte a été rédigé vers 500, soit à peine une dizaine d’années après la mort de l’évêque non-chalcédonien de Maïouma. Certes ces renseignements ainsi collationnés sur les aïeux de Nabarnugios/Pierre l’Ibérien concernent des personnes décédées depuis plus d’un siècle. Toutefois les disciples de Pierre savaient que ce dernier célébrait une liturgie toute particulière à laquelle il était très attachée, un samedi du temps de carême, et cela à l’intention de l’ensemble de ses aïeux [1]. Nous pouvons donc considérer que les données prosopographiques contenue par la Vie de Pierre l’Ibérien sont d’une fiabilité assez haute du fait de l’intérêt que Pierre lui-même portait à ses ancêtres.

Le père de notre bienheureux père et évêque Pierre était Bosmarios (Buzmihr [2] ), roi des Ibères. Le père de son père s’appelait également Bosmarios. Sa mère était Bakurduktia ; la mère de sa mère, la sainte Duktia. Son grand-père maternel était le grand Bakurios, le mari de Duktia, et le premier roi chrétien qui régna sur le pays, ayant gagné la nation toute entière à la crainte de Dieu. Aussi tous ceux qui furent roi et reines d’Ibérie, eurent à cœur de conquérir à leur tour le Royaume des cieux par la vertu. Sa grand-mère paternelle Osduktia, l’épouse de Bosmarios, était la mère de son père Bosmarios. Le frère d’Osduktia, sa grand-mère paternelle, était Pharsamanios, l’un de ceux qui jouirent d’une grande faveur à la cour d’Arcadius, empereur des Romains, ayant à la fois l’honneur d’un commandement militaire et d’une position élevée à la cour. Néanmoins, à la suite des intrigues d’Eudoxie femme d’Arcadius, il fut obligé de se cacher et revint en toute hâte dans son pays. Une fois devenu roi des Ibériens et ayant rallié à sa cause les Huns Blancs qui étaient les voisins des Ibériens, il fut la cause de bien des déboires dont les Romains furent l’objet. [3]

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C’est ce « premier roi chrétien » d’Ibérie, Bakurios, qui est souvent identifié à ce grand officier d’origine ibérienne qui fréquenta le cercle du moine Rufin et de sa protectrice Mélanie à Jérusalem entre 380 et 394 à la suite de son passage en territoire romain (otage ? exilé ? réfugié ?) :

C’est Bakurios, homme en qui on peut avoir toute confiance, le roi de cette nation même, qui fut chez nous Comes Domesticorum et qui avait le plus grand souci de la religion et de la vérité, qui nous a raconté que les choses [la conversion de l’Ibérie] s’étaient passées ainsi, quand, étant alors duc de la frontière de Palestine, il vivait en union très étroite avec nous à Jérusalem [4].

Ce « roi » ibère était déjà présent dans l’état-major romain lors de la bataille d’Andrinople en aout 378 [5] où il commandait les sagittarii et les scrutarii. Il est encore présent, devenu Comes domesticorum, aux côtés de Théodose Ier à la bataille de la Rivière Froide en septembre 394, bataille où il perdra la vie selon l’historien du VIe siècle Zozime [6].

Nous est-il possible de vérifier ou de préciser d’avantage les liens unissant ce Bakurios avec le futur évêque de Maïouma en nous souvenant que déjà le grand historien du Caucase, Cyrille Toumanoff, estimait pour sa part que ce « grand Bakurios » ne devait pas être un « roi d’Ibérie » mais plutôt un vitaxe (vice-roi) d’une province ibérienne [7] . Ainsi à la suggestion de Françoise Thélamon qui se défie de l’information fournie par Zozime, le Comes domesticorum était-il revenu en Ibérie pour y régner sur la « totalité » ou une partie de sa patrie ?

Essai de chronologie relative

L’évêque Pierre est mort en 491 à l’âge de 80 ans selon son biographe [8] : il est donc né vers 411. Le mariage de ses parents peut être fixé vers 410, voire un peu avant, et la naissance de sa propre mère vers 390/94 si Bakurduktia fut donnée en mariage à Bosmarios vers l’âge de 16/20 ans. Il s’en suit que si le grand-père de l’ascète Pierre est bien le comes domesticorum proche de Mélanie l’Ancienne, il a emmené avec lui sa femme Duktia et qu’elle accoucha de son enfant en territoire romain. Il semble bien par ailleurs que le couple n’eut pas eu d’autres enfants (en tout cas ayant survécu [9] ) au témoignage de Jean Rufus si attaché à détailler toute les branches généalogiques de la famille de Pierre l’Ibérien [10].

   

Une autre donnée prosopographique fort précieuse nous est encore donnée par Jean Rufus à propos du « grand Bakurios » : il a un frère – et Jean Rufus précise : « de même père et de même mère » [11] , ce qui peut impliquer qu’il y eut aussi des demi-frères – et ce frère régna également sur l’Ibérie :

Le grand Bakurios, le grand-père maternel de Pierre le béni, eut comme frère le saint Arsilios. Comme celui-ci atteint un âge vénérable tout comme Bakurios et Bosmarios, il régna en son grand âge sur les Ibériens et termina sa vie dans une grande sainteté et dans la virginité [12] .

Il nous faut donc entendre que le grand-père de Pierre est mort âgé tout comme son frère. Or un autre texte majeur pour notre recherche, La conversion du Kʻartʻli par Nino [13], nous fait connaître un roi Arčʻil qui aurait régné environ de 411 à 435 [14] . Accordons à ce prince 70 à 80 ans. Il est donc né vers 355/365, et son frère Bakurios vers 360/370 (appelé à devenir roi sur les Ibériens, il existe de fortes chances qu’Arčʻil ait été l’aîné de la fratrie mais il ne s’agit certes que d’une probabilité).

Le même texte de La conversion du Kʻartʻli par Nino (Q 139) indique comme père pour Arčʻil un prince ibérien du nom de Tʻrdat. Ce dernier est donné – toujours par le même texte - comme le « petit-fils » de Varaz-Bakʻar – indication généalogique déjà corrigé en « fils » dans le commentaire qui accompagne l’édition que donne Robert W. Thomson de ce texte [15] , ce Varaz-Bakʻar assimilé précisément par nombre d’historiens au Comes domesticorum « mort » en 394. Cette identification est une impasse.

En effet, le père du roi Arčʻil et du « grand Bakurios », Tʻrdat, a dû naître vers 325-330 selon les indications chronologiques conservées par Jean Rufus. Si Tʻrdat est le fils de Comes domesticorum identifié à Varaz-Bakʻar, ce dernier serait né vers 300, ce qui est hautement improbable puisque le Comes domesticorum est encore à la tête d’une unité militaire en 394 [16] .

Nous connaissons toutefois par le texte de La conversion du Kʻartʻli un autre prince ibérien du nom de Tʻrdat et qui est né précisément vers 325-330. Il s’agit d’un fils du prince Rev (mort en 360), fils du premier monarque chrétien d’Ibérie, Miriam/Murabanes (mort en 361), et de la princesse Salomé [17]. Toujours selon ce texte du VIIIe siècle, ce prince Tʻrdat fut appelé par les nobles d’Ibérie à régner à la suite de la mort de Varaz-Bakʻar dont il était le beau-père, les enfants de Varaz-Bakʻar étant trop jeunes pour être placés à la tête du pays. Cyrille Toumanoff fixe les dates du règne de Tʻrdat de 394 à 406.

   

Varaz-Bakʻar et Bakurios

L’indication de la date de 394 par C. Toumanoff renvoie implicitement à la mort du comes domesticorum homonyme qui est toujours plus ou moins identifié avec Varaz-Bakʻar. Or rien n’indique dans le texte de La conversion du Kʻartʻli que ce prince ait eu quelques accointances côté Romains. Bien au contraire, il est raconté que Varaz-Bakʻar eut à repousser ces derniers qui envahirent sous son règne les régions occidentales de l’Ibérie (à savoir le royaume de Lazique ou Egrisi et la Klarjétie) et qu’il ne put se maintenir au pouvoir qu’avec l’aide des Perses. L’appartenance de l’Ibérie à la sphère d’influence pro-perse se poursuivra d’ailleurs sous le règne de son successeur et beau-père Tʻrdat. Ainsi le règne de Varaz-Bakʻar semble correspondre tout à fait à la situation géopolitique des pays du Caucase qui fit suite à la paix d’Acilisène signée en 387 et qui, d’une part, instaurait la partition du royaume d’Arménie et, d’autre part, sanctionnait l’entrée de l’Ibérie dans la sphère d’obédience perse.

Revenons maintenant au témoignage d’un auteur contemporain des événements qui déchirèrent l’Ibérie dans la seconde moitié du IVe siècle, à savoir Ammien Marcellin. Celui-ci nous raconte comment au lendemain de la défaite de Julien en Perse en juin 363, le roi sassanide Shapur II imposa vers 365 aux Ibériens un monarque qui lui était favorable, du nom d’Aspacure (Varaz-Bakʻar I) après avoir chassé le souverain en place et pro-romain, Sauromace (Saurmag) :

Ensuite, afin de ne rien laisser sans la marque de sa perfidie, Sapor (Shapur II) chassa Sauromace que la puissance romaine avait placé à la tête de l’Ibérie et il confia le gouvernement de cette nation à un certain Aspacure qu’il para en outre du diadème royal pour témoigner qu’il bravait notre autorité [18].

La réaction des Romains ne se fit pas attendre : en 370, l’empereur Valens envoya à son tour douze légions commandées par le comes Terentios pour rétablir dans ses droits Sauromace. Aspacure, vaincu, proposa de faire la paix avec son « cousin », sur la base d’une partition de l’Ibérie. Aspacure précise qu’il ne peut abandonner le parti de la Perse car son fils Ultra est otage à la cour de Shapur II. Rome accepta le compromis [19].

Donc vers 375, l’Ibérie se trouve partagée en deux zones d’influence, la partie occidentale — la Lazique et les régions proches de la frontière arménienne, étant gouvernée par Sauromace (sphère d’influence des Romains), et l’Ibérie orientale gouvernée par Mirdat, fils et successeur d’Aspacure/Varaz-Bakʻar (cette succession est donnée par La conversion du Kʻartʻli - Q 131). Shapur II refusa de reconnaître cet état de fait et il envoya dès qu’il le put son général Surena combattre les troupes romaines qui avait été laissées à Sauromace. Ce dernier est vaincu et disparaît de l’espace ibérien en 376/377 [20]. La mort de Valens empêchera en aout 378 une quelconque offensive des Romains en faveur de la dynastie de Sauromace qui leur était favorable [21].

Deux réflexions s’imposent. D’une part est rappelée dans le texte d’Ammien Marcellin la parenté de Sauromace et d’Aspacure. Saurmag et Varaz Bakʻar sont consobrini (cousins germains) [22] . Si le texte de La conversion du Kʻartʻli ne raconte pas cette guerre entre pro-Romains et pro-Perses, elle relate bien un conflit entre le fils du roi Miriam/Murabanes (mort en 361), nommé Bakʻar et son neveu – non nommé – fils du prince Rev (mort en 360) et de la princesse arménienne Salomé. Selon cette tradition, le fils de Salomé était soutenu par les Arméniens (on peut extrapoler en disant les « chrétiens ») alors que Bakʻar rechercha l’alliance des Perses (Q 130). Le conflit s’apaisa sous la double médiation des Romains et des Perses, Salomé et ses fils recevant même une principauté autour de Rustʻavi dont ils devinrent les princes. Derrière cette relecture assez lénifiante des événements de la seconde moitié du IVe siècle, il est clair que nous avons bien affaire au même conflit que celui décrit par Ammien Marcellin et que Sauromace/Saurmag est le prince ibérien non-nommé par La conversion du Kʻartʻli.

Par ailleurs, la version géorgienne de La conversion du Kʻartʻli précise bien que Salomé avait plusieurs garçons. Si l’un d’entre eux est Saurmag, l’autre est Tʻrdat dont le texte même La conversion du Kʻartʻli précise d’une part qu’il est le fils de Rev et de Salomé (Q 137) et que d’autre part, il est le père d’une des deux femmes du roi Varaz Bakʻar II (Q 134)). Comme je l’indiquai un peu plus haut, je propose de voir en ce Tʻrdat également le père d’Arčʻil et du « grand Bakurios ». En 376/77 à la suite de la défaite et peut-être de la mort de son oncle Saurmag, Bakurios a pu se réfugier dans l’empire romain jusqu’à la mort du dernier roi ouvertement pro-perse et anti-chrétien Varaz Bakʻar (II).

   

Le retour de Bakurios en Ibérie

Si nous situons le retour de Bakurios en Ibérie sous le règne – ou plutôt sous la régence de son frère Tʻrdat, celui-ci doit prendre place après 394 (présence à la bataille de la Rivière Froide). Par ailleurs, le texte de La conversion du Kʻartʻli nous dit que Tʻrdat accéda à la tête du royaume parce que les fils de Varaz-Bakʻar (II) étaient trop jeunes pour régner, que c’était un roi pieux (entendons pro-chrétien) mais qu’il demeura dans l’obédience perse. L’ainé des enfants de Varaz-Bakʻar (II), Pharsamanios, fut retenu à Constantinople, probablement comme otage – comme le sera 20 ans plus tard Nabarnugios – et où il occupa un commandement militaire – comme Bakutios dans les années 380. Une indication chronologique nous est laissée par la Vie de Pierre l’Ibérien : Pharsamanios dut fuir la cour de Constantinople à la suite d’une intrigue ourdie par l’impératrice Eudoxie [23]. Or Eudoxie mourut en octobre 404. Le clash avec le prince ibérien a pu se produire vers 400. Il était alors investit d’un commandement militaire et peut avoir 20/25 ans, ce qui le fait naître vers 375. Son père Varaz-Bakʻar II a donc du mourir au plus tard vers 390.

Une telle datation s’accorde aussi avec la date de naissance de la grand-mère paternelle de Pierre l’Ibérien. Le père de ce dernier, le roi Bosmarios, peut être né vers 385/90 et sa propre mère, Osduktia, la sœur de Pharsamanios, vers 370. Le jeune transfuge Pharsamanios ne régna guère sur l’Ibérie selon le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 137) et mourut prématurément tout comme son demi-frère Mirdat qui lui succéda et qui essaya de secouer la mainmise perse sur l’Ibérie. Il fut très rapidement vaincu, capturé et conduit à Ctésiphon où il mourut (Q 138).

C’est alors que les princes issus de la lignée Rev se retrouvèrent à la tête de l’Ibérie alors qu’ils étaient déjà âgés, et cela conformément à un serment qu’aurait prêté la princesse Salomé quarante ans plus tôt selon le texte de La conversion du Kʻartʻli de ne pas chercher à régner sur l’Ibérie tant qu’il y aurait des descendants de Varaz-Bakʻar I (Q 137).

Le frère du grand Bacurius était le bienheureux Archilios (Arčʻil) qui régna en même temps que Bacurius et Bosmarius selon la coutume de la maison royale d’Ibérie. Il vécut dans un grand âge et finit sa vie dans la chasteté et la piété [24].

Mais un texte beaucoup plus proche des événements nous rapporte qu’un roi Bakurios régna sur l’Ibérie vers 410/415. Il s’agit du témoignage du biographe du moine Mesrop, l’inventeur de l’alphabet arménien (et peut-être aussi de l’alphabet géorgien). Ce texte de Korwin a été rédigé peu de temps après la mort de Mesrop en février 440.

Une nouvelle fois, après être demeuré en Siounie, le bien-aimé du Christ fut repris du désir de s’occuper des régions barbares et par la grâce de Dieu, il entreprit de à créer un alphabet pour la langue géorgienne. Pour cela, il écrit, arrangea, créa un ordre. Puis prenant quelques disciples, Il arriva dans les régions de la Géorgie. S’y étant rendu, il alla se présenter lui-même au roi Bakurios et à l’évêque de ce pays, Moïse. Il plaça son talent à leur disposition, les entreprenant de son œuvre et requérant leur aide et ils le favorisèrent en tout. Il trouva un Ibérien du nom de Jagha, un homme lettré et pieux. Le roi ibérien ordonna alors que des jeunes gens soient appelés des différentes régions et provinces de son royaume et mis à disposition du vardapet. Les ayant pris avec lui, Mesrop les forma par son éducation et avec son énergie et sa charité pastorale, il supprima de leurs âmes la crasse purulente du culte des esprits et des fausses idoles. Les ayant ainsi purgés de leurs traditions au point qu’ils en perdirent le souvenir, ils pouvaient eux-aussi s’exclamer : « J’ai oublié mon peuple et la maison de mon père. » Et ceux qui furent ainsi accueillis prémices de tant des langues distinctes et différentes, il les lia ensemble par les liens des divins commandements, les transformant en une seule nation, les adorateurs de l’Unique Dieu. Parmi eux, furent trouvés des hommes dignes d’atteindre l’ordre des évêques. Ainsi cet homme saint et pieux du nom de Samuel qui devint évêque du Palais. Quand Mesrop eut organisé le culte à rendre à de Dieu dans toutes les régions de l’Ibérie, il prit prendre congé d’eux et retourna en Arménie où il rencontra Sahak, le Catholicos des Arméniens, lui racontant tout ce qui s’était passé. Alors ensemble, ils glorifiaient Dieu et le Christ ressuscité [25].

Bakurios est bien présenté comme un roi de l’Ibérie, toutefois en mentionnant Samuel, futur évêque du Palais [26], il semble que l’évêque Moise qui est au côté du roi Bakurios n’a pas ce statut réservé au prélat qui devait siéger à Mcʻxétʻa près du monarque ibérien. C’est probablement cela qui amena Cyrille Toumanoff à voir en Bakarios non un roi d’Ibérie mais plutôt un vitaxe de Gogarène (un canton « mouvant » entre Arménie et Ibérie), le nom de l’évêque Moïse n’étant pas connu par la Conversion du Kʻartʻli alors que celle-ci conserve la mémoire de la liste des premiers évêques de la capitale Palais.

Le même texte de la Vie de Mesrop nous raconte encore qu’une deuxième fois le saint moine polygraphe se rendit en Ibérie (probablement vers 410/15) après avoir conduit une mission dans la province arménienne du Gardman où il bénéficia du concours du prince Khurs : « c’était à l’époque où Ardzil devint roi d’Ibérie » [27]. Il semble assez probant que cet Ardzil soit à identifier avec Arčʻil, le frère de Bakurios. A quel roi succéda Arčʻil ? Bakurios ou Mirdat selon le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 139) ?

Après sa visite en Ibérie où il ne nous est pas dit expressément que Mesrop rencontra le roi Arčʻil, le moine arménien se rendit dans le canton de Taširi (le Lori) où il fut particulièrement bien accueilli par le vitaxe Ašuša et cet évêque Samuel que nous avons déjà rencontré. Ainsi qu’il soit identifié à un vitaxe de Gogarène (le canton du Lori correspond en grande partie à cette province) ou roi d’Ibérie, Bakarios était décédé aux alentours de 415 à moins qu’il ne régna sur une autre province de l’Ibérie.

   

Retour au premier roi chrétien d’Ibérie

Cette expression est utilisée deux fois [28] par Jean Rufus pour qualifier le grand-père de Pierre l’Ibérien ne renvoie pas à une quelconque confusion avec le roi Miriam mais à une seconde campagne de christianisation entreprise au lendemain d’une mainmise des Perses sassanides sur l’Ibérie entre 365 et la fin du IVe siècle. Ainsi la peinture très négative du règne de Varaz-Bakʻar II, « un homme impie et fléau de la religion », renvoie explicitement à sa conversion au mazdéisme comme en témoigne sa polygamie [29].

A la suite d’une éclipse du pouvoir perse (comme lors du règne de Vahram IV de 389 à 399), le retour au pouvoir des descendants de Rev vers 400, plus proches de l’épopée de sainte Nino et romanophiles, s’accompagna d’une reprise de la mission chrétienne qui va se manifester en particulier la (re-) construction d’édifices chrétiens selon le texte de La conversion du Kʻartʻli. Un dernier épisode particulièrement violent suivit l’insurrection du jeune Mirdat : les Perses saccagèrent l’Ibérie, détruisirent les églises et imposèrent leur culte du feu durant trois années complètes (Q 139). Seuls quelques cantons de la vallée de la Kaxetʻi furent préservés. Est-ce à partir de là que le roi Bakarios réintroduisit le christianisme dans les autres régions de l’Ibérie [30] ?

La Vie de Pierre l’Ibérien nous laisse entendre comment Bakurios et son époux Duktia introduisirent des usages monastiques qu’ils avaient pu contracter dans les cercles ascétiques de Jérusalem (jeûnes, prières, aumônes, soin des pauvres, renoncement aux relations conjugales) [31]. Une dernière vignette conservée par Jean Rufus nous le montre prêt à affronter le martyr alors qu’il servait dans le ban du Roi des rois (très probablement Yazdgard Ier qui régna de 399 à 420). Alors que tous les nobles et les généraux du roi descendaient de leurs chevaux au soleil levant pour l’adorer, Bakurios refusa de descendre de sa monture. Dénoncé, le roi perse, contre toute attente, admirant sa grandeur d’âme, déclara : « C’est Bakurios et nous avons grand besoin de lui. Que pourrions-nous faire en sa faveur ? [32] »

Pascal-Grégoire Delage

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[1] JEAN RUFUS, Vie, 10.

[2] L’inscription la plus ancienne conservée en géorgien retrouvée à Umm Lisan dans le désert judéen contient le nom de Buzmihr, vitaxe (vice-roi) de Gogarène. Il s’agit peut-être le père de Pierre l’Ibérien.

[3] JEAN RUFUS, Vie, 6.

[4] RUFIN, Histoire Ecclésiastique, 1, 11 (trad. Françoise Thélamon).

[5] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 31, 12, 16.

[6] ZOSIME, Histoire nouvelle, 4, 57, 3. Pour une vue d’ensemble des sources gréco-romaines sur Bakarios : PLRE 1, 144. Bakurios fut aussi un correspondant de Libanios (Ep. 1060) qui affecte de voir en lui un païen (voir aussi Epp. 1043-4).

[7] En l’occurrence, la province de Gogarène : Cyrille TOUMANOFF, Studies in Christian Caucasian History, Georgetown, Georgetown University Press, 1963, partie II, « States and Dynasties of Caucasia in the Formative Centuries », pp. 260-261.

[8] JEAN RUFUS, Vie, 193.

[9] Jean Rufus fait allusion à la naissance de plusieurs enfants avant que Bakurios et son épouse ne se convertissent à la continence conjugale (Vie, 7). Sont-ils morts en bas-âge ou Pierre l’Ibérien ne les mentionnait pas en raison d’une vie moins édifiante que le reste de leur parenté ?

[10] Jean Rufus rappelle ainsi que Bosmarios avait eu une fille d’une autre union, nommée Bomirosparia : Le bienheureux Pierre n’avait pas de frère de sang. Il avait une demi-sœur du côté paternel née d’une concubine et nommée Bomirosparia (Vie, 8). Le biographe désigne cette première compagne de Bosmirios comme sa concubine mais la pratique de la polygamie n’est pas à exclure dans le contexte de mœurs marqué par l’influence sassanide (cf. les deux épouses de Varaz-Bakʻar II).

[11] JEAN RUFUS, Vie, 14.

[12] JEAN RUFUS, Vie, 7.

[13] Texte traduit en anglais par Robert W. THOMSON, Rewriting Caucasian History, Oxford, 1996.

[14] Ces dates sont proposées par Cyrille TOUMANOFF, Les dynasties de la Caucasie chrétienne, Rome, 1990

[15] Robert W. THOMSON, Rewriting Caucasian History, p. 153.

[16] Bakurios avait-t-il alors 40-45 ans lors de la bataille de la Rivière froide ?

[17] Cette dernière est elle-même fille du premier roi chrétien d’Arménie, Tʻrdat (mort en 330).

[18] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 27, 12, 4 (trad. Marie-Anne Marié, C.U.F., 1984).

[19] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 27, 15-18.

[20] L’indication chronologique est donnée par AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 7.

[21] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 2. 4 et 7.

[22] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 2. 4 et 7.

[23] JEAN RUFUS, Vie, 6.

[24] JEAN RUFUS, Vie, 7.

[25] KORWIN, Vie de Mesrop, 15. Cet épisode sera rappelé par MOÏSE DE KHORENE dans son Histoire d’Arménie (3, 54) : Etant allé au pays des Ibères, Mesrop crée pour eux des signes d’écritures par la grâce qu’il avait reçue d’en haut, avec un certain Djala, traducteur de grec et d’arménien. Leur roi Bakurios et leur évêque Moïse favorisent leur entreprise (traduction Jean-Pierre Mahé).

[26] Samuel est mentionné comme l’évêque du Palais par le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 196) sous le règne de Vaxtʻang Gorgasali.

[27] KORWIN, Vie de Mesrop, 15. Cet épisode est aussi repris par MOÏSE DE KHORENE, Histoire d’Arménie, 3, 60.

[28] JEAN RUFUS, Vie, 6 et 11.

[29] Conversion du Kʻartʻli, 132-135.

[30] Arčʻil ne régna pas sur la Kaxetʻi (Ibérie orientale) mais sur le Kartli (sa capitale est Mcʻxetʻa).

[31] JEAN RUFUS, Vie, 11. Bakurios serait même à l’origine d’une « maison des pauvres » à l’instar de la Basiliade fondée par Basile dans sa ville de Césarée de Cappadoce vers 370.

[32] JEAN RUFUS, Vie, 13. Le roi Yazdgard fut favorable aux chrétiens au début de son règne.