Rencontre avec... Guillaume BADY
vendredi 10 décembre 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Guillaume Bady, vous travaillez sur Grégoire de Nazianze et vous préparez des traductions de Jean Chrysostome. Comment en vient-on à se « passionner » – je crois que ce terme n’est pas trop fort – pour l’étude des Pères grecs ?

Une première réponse, un peu scolaire, serait de dire que cela peut faire partie d’un cursus de lettres classiques. Mais peut-être suffisent l’amour du grec, l’intérêt pour le christianisme et tout simplement la curiosité de trouver du sens aux mots. Pour ma part, à la Sorbonne, en 1993, Monique Alexandre m’a introduit à des auteurs comme Grégoire de Nysse (v. 335 † v. 395) ; j’ai alors découvert « l’autre Grèce », celle des enfants – tout spirituels ! – de Socrate et de Jésus : une pensée diverse et vivante, parfois ardue, mais aussi une littérature conjuguant le charme de l’hellénisme et l’intimité avec le Nouveau Testament et le christianisme en plein « boom ». De cette découverte, partagée avec d’autres comme Albert Fandos, est né par exemple en 2001 le site www.gregoiredenysse.com : aujourd’hui en sommeil, c’est chronologiquement le premier site ou l’un des premiers sites francophones dans le domaine patristique ; or il a été conçu non pas pour des universitaires, mais pour tous les esprits curieux, avec la conviction que les textes du Nyssène ont une actualité susceptible de nourrir des échanges nouveaux. Ce Cappadocien, dont la spiritualité est fondée sur le progrès infini en Dieu – comme en témoigne La vie de Moïse, volume inaugural des Sources Chrétiennes – et qui développe des images très parlantes, a vraiment de quoi enthousiasmer.

Je pourrais parler aussi d’un autre Cappadocien, Grégoire de Nazianze (v. 330 † v. 390). Il a été surnommé « le Théologien » en raison de ses Discours théologiques, dans lequels on voit s’affirmer, dans sa formulation la plus juste, rien moins que la Trinité elle-même. L’auteur aurait sans doute aimé aussi être appelé l’Homère chrétien : il a composé plus de 20 000 vers et, à ce titre, il est le premier grand poète chrétien de langue grecque. Avec Jean Bernardi et André Tuilier, nous avons édité certains de ses poèmes autobiographiques : écrits avant les Confessions d’Augustin, ces textes tantôt épico-élégiaques, tantôt satiriques nous introduisent notamment dans les coulisses, mouvementées et souvent peu reluisantes, du concile de Constantinople de 381, sur lequel les sources historiques manquent cruellement ; ce concile est pourtant le socle de la foi des chrétiens, y compris au niveau œcuménique, puisqu’il est censé avoir donné lieu à l’un des deux grands symboles de foi récités à chaque eucharistie, à savoir le Credo dit de Nicée-Constantinople !

Pour donner encore un exemple de l’intérêt que peuvent susciter aujourd’hui ces auteurs chrétiens, je parlerai aussi de Jean Chrysostome, Jean « Bouche d’Or » (v. 350 † 407), sur lequel j’ai fait ma thèse. Je m’y suis intéressé en premier lieu parce qu’il s’agissait d’éditer un texte inédit, le Commentaire sur les Proverbes, même s’il n’est pas aussi beau que les magnifiques Catéchèses baptismales découvertes en 1955 par Antoine Wenger [1]. De fait, les textes et manuscrits abondent, car Jean Chrysostome est l’auteur le plus recopié de toute l’Antiquité grecque, et son importance en Orient n’a eu d’égale que celle d’Augustin en Occident. Cet Antiochien devenu archevêque de Constantinople était un farouche zélateur de l’Évangile ; son exil, puis sa mort ont causé l’un des plus grands scandales de l’époque. Inspirateur d’une liturgie qui porte son nom, exégète et prédicateur pris comme modèle d’innombrables sermons, il est peut-être le plus pastoral des Pères et celui dont le langage est le plus parlant aujourd’hui : s’adressant surtout à des laïcs, il n’a de cesse de les exhorter à vivre la vie divine dans leur existence de tous les jours.

Un autre secteur de vos recherches est consacré à l’étude de la Bible et de son texte. Le passage de l’univers des Pères grecs (langue, concepts, représentations socioculturelles… ) à celui de la Bible – fût-il celui de la Bible « grecque » des Septante – est-il si aisé qu’il pourrait y paraître de prime abord en raison d’une proximité chronologique et d’une même langue ?

Les auteurs chrétiens de l’Antiquité citent tellement la Bible que, pour le lecteur d’aujourd’hui, il est difficile de les lire sans retourner en même temps aux Écritures. Ce faisant, par leur proximité et leur propres habitudes, ces auteurs peuvent rapprocher des origines les lecteurs modernes. En effet, les Pères grecs ont eux-mêmes bénéficié, d’un point de vue linguistique et culturel, d’une triple continuité, tout à fait exceptionnelle, entre la Septante, le Nouveau Testament et leur propre monde. Ils ont ainsi développé à l’envi l’interprétation « typologique » dont usaient déjà les auteurs du Nouveau Testament et qui consiste à voir dans l’Ancien Testament le « type » ou la figure du Nouveau : par exemple, ils voyaient en Josué une préfiguration du Christ, parce qu’en grec (comme en hébreu d’ailleurs), son nom est le même que « Jésus ».

Aujourd’hui, cette continuité est rompue depuis longtemps. Ainsi à l’époque moderne, un certain primat est accordé au texte hébreu pour l’Ancien Testament, conformément d’ailleurs à la « vérité hébraïque » défendue par Jérôme : l’avantage est de pouvoir revenir au contexte sémitique original, sinon au texte le plus ancien.

En même temps, de façon générale, il est devenu plus difficile de comprendre l’interprétation antique – socle de traditions millénaires – qui trouvait ses racines dans le grec ou le latin. Par exemple, le texte hébreu de Proverbes 22,20 dit : « N’ai-je pas écrit pour toi trente chapitres de conseils et de science » (trad. Bible de Jérusalem), alors que la Bible grecque est différente à cet endroit : « Et toi, inscris trois fois ces choses dans ta réflexion et dans ta connaissance ». Cette expression « trois fois » dans le grec inspire à Origène un développement sur les trois sens de l’Écriture qui aura une postérité immense : « Il faut inscrire trois fois dans sa propre âme les pensées des saintes Écritures : afin que le plus simple soit édifié par ce qui est comme la chair de l’Écriture – nous appelons ainsi l’acception immédiate – ; que celui qui est un peu monté le soit par ce qui est comme son âme ; mais que le parfait (…) le soit de la loi spirituelle qui contient une ombre des biens à venir » [2]. Comment le comprendre cela avec nos bibles modernes fidélement traduites de l’hébreu ?

Mais comme vous le suggérez, tout n’était pas aisé non pour les Pères grecs : ainsi l’hérésie christologique d’Apollinaire de Laodicée, à la fin du 4e siècle, s’est sans doute méprise sur le sens biblique du mot « chair », à savoir non pas une enveloppe de viande et d’os (ce que peut désigner le mot grec sarx), mais le tout de l’homme en tant qu’il est dans le monde, y compris son esprit ou son intelligence. À l’inverse ils ont eu à inventer un langage théologique qui ne se trouvait pas dans les Écritures : aux 3e et 4e siècles, le mot « consubstantiel » (homoousios, dans le Credo on le traduit par « de même nature ») a longtemps été refusé pour qualifier la relation du Fils au Père pour le motif qu’il n’était pas scripturaire ; les mots « personne » ou « nature », appliqués à Dieu, ont provoqué eux aussi des crises durables dans l’Église.

Quoi qu’il en soit, en pratiquant un certain « canon », en citant, en commentant, en révisant ou en traduisant les Écritures, les Pères ont été ceux qui ont forgé la Bible telle qu’elle a été transmise depuis. Or un nouvel outil peut aider à s’y retrouver dans la masse impressionnante de leurs citations bibliques : le projet Biblindex, mené par Laurence Mellerin et l’équipe des Sources Chrétiennes : il s’agit d’un index d’environ 400.000 citations et allusions bibliques des textes patristiques grecs et latins des cinq premiers siècles (essentiellement des données issues des volumes de Biblia Patristica). En attendant le soutien de l’Agence nationale pour la Recherche, il est déjà consultable gratuitement en ligne [3].

Vous avez été maître d’œuvre il y a peu avec Yves-Marie Blanchard d’un collectif consacré au renouveau des études patristiques dans la théologie contemporaine . Ce renouveau se retrouve-t-il dans d’autres domaines de la vie des communautés chrétiennes comme la liturgie ou la catéchèse ?

Le renouveau patristique, qu’on observe en France surtout à partir de 1938, est un retour aux sources qui a permis de secouer chez les catholiques la théologie scolaire lointainement inspirée de Thomas d’Aquin et de changer le centre de gravité de la théologie romaine en l’ouvrant à la diversité et aux riches symboles des traditions de l’Orient – il n’y a pas que saint Augustin parmi les Pères !

Or les Pères, en catéchètes, ont eu à décrire ou à expliquer la liturgie (tels Cyrille de Jérusalem, Jean Chrysostome, Théodore de Mopsueste, Augustin, Maxime le Confesseur…), ou ont été eux-mêmes liturges (par exemple Ambroise de Milan en Occident, et d’après la tradition orientale Jean Chrysostome et Basile de Césarée). Avec Michel Dujarier nous avons récemment publié une édition entièrement nouvelle du Catéchuménat des premiers chrétiens [4], dont les textes choisis – sans parler d’un manuel pour catéchistes par Augustin qu’on pourrait presque croire écrit depuis peu – rendent parlants chaque geste, chaque signe, chaque parole des étapes du cheminement catéchuménal, du rite baptismal, de la messe, du Notre Père ou du Credo.

On comprend dès lors le rôle du renouveau patristique à Vatican II de ce point de vue. La 2e préface eucharistique du rite romain actuel est de fait directement inspirée du texte transmis par La Tradition apostolique attribuée à Hippolyte de Rome. Et, dès 1951, la remise à l’honneur de la Vigile pascale et de ses symboles concrets, office central de l’ensemble de la liturgie, a permis de chanter à nouveau « Joyeuse lumière », l’un des plus anciens chants chrétiens, et ce, au bon moment, c’est-à-dire le soir venu. Imagine-t-on seulement aujourd’hui que cette « veillée » se célébrait naguère le samedi matin !

Le retour à un langage plus biblique dans la liturgie catholique – langage ô combien présent dans les écrits patristiques – et la façon même dont les Pères pratiquaient la catéchèse ont pu aussi contribuer, même modestement, à infléchir la pratique catéchétique moderne, toujours chez les catholiques : on est passé du catéchisme par questions et réponses (un genre pourtant antique, que les protestants ont été les premiers à reprendre) à une sorte de parcours biblique centré sur Jésus, ce qui à sa façon est plus proche de l’art pastoral et exégétique des Pères.

La lecture des catéchèses patristiques peut, enfin, répondre aujourd’hui aux plus bêtes des faux débats en matière de liturgie. À ceux qui prétendent que la norme est la communion sur la langue et non dans la main, il est facile de rappeler ce célèbre texte de Cyrille de Jérusalem (v. 315 † 387) tiré de sa 5e Catéchèse mystagogique : « Quand tu t’approches (de l’eucharistie), ne t’avance pas les paumes des mains étendues, ni les doigts disjoints ; mais fais de ta main gauche un trône pour ta main droite, puisque celle-ci doit recevoir le Roi, et, dans le creux de ta main, reçois le corps du Christ, disant : Amen. »

Nos amis internautes qui fréquentent aussi le site des Sources Chrétiennes savent que vous animez des stages d’« ecdotique ». Mais que cache ce mot et comment fait-on de l’ecdotique ?

Au préalable je me poserais plutôt ce genre de questions : comment un texte a-t-il traversé les siècles ? Ce n’est pas un météorite ! Quelle est son histoire ? Et ce que donnent à lire les éditions plus ou moins modernes correspond-il au texte historiquement le plus authentique ? D’où l’intérêt de l’ecdotique.

L’ecdotique – d’un mot grec signifiant « édition » – est l‘art d’éditer un texte ancien, notamment grec ou latin : on recense pour telle œuvre les anciennes copies manuscrites qui en témoignent, et on établit d’après ces témoins un texte plus proche de l’état ancien, en mettant les variantes en bas de page dans ce qu’on appelle l’apparat critique.

Voici un exemple, lié à la fois à l’histoire et à la théologie. Dans le débat sur ce qui allait être le dogme du « péché originel », Pélage a cité vers 414 – et après lui Julien d’Eclane en 419 – un texte de Jean Chrysostome disant que « les petits enfants n’ont pas de péché » (au singulier, et donc au sens de péché originel). Augustin tout d’abord ne sait quoi répondre parce qu’il n’a pas pu se procurer le texte grec, mais il finit par contester la citation en lui opposant le texte original, avec « péchés » au pluriel : « les petits enfants n’ont pas de péchés » (personnels). Or le texte grec est resté inconnu pendant plus de 15 siècles, jusqu’à ce qu’Antoine Wenger le retrouve et, confirmant les dires d’Augustin, le publie dans les années 50 : c’est la 3e Catéchèse baptismale, éditée en Sources Chrétiennes 50 bis. Le travail d’édition philologique peut donc s’avérer très important – même si, en l’occurrence, le débat augustinien sur le péché originel était postérieur, et donc étranger à Chrysostome…

Quoi qu’il en soit, pour celles et ceux que cela intéresse, les Sources Chrétiennes offrent donc, chaque année vers le mois d’avril, depuis 1994, un stage d’apprentissage sur une semaine [5].

Un ou des projets en cours ?

Avec Marie-Gabrielle Guérard nous travaillons plus que jamais à l’édition de la Correspondance d’exil de Jean Chrysostome, édition qu’Anne-Marie Malingrey nous a laissée en héritage, avec la collaboration de R. Delmaire.

Par ailleurs, un livre devrait paraître aux Éditions Migne dans le droit fil du colloque sur Adalbert Hamman qui a eu lieu le 14 juin 2010 à la Fondation Singer-Polignac, à l’occasion notamment de la sortie du numéro 100 de la collection « Les Pères dans la foi » [6]

Merci Guillaume Bady

[1] Sources Chrétiennes 50

[2] Traité des principes, IV, 2, 4, trad. H. Crouzel, Sources Chrétiennes 268, Paris 1980, p. 311-313

[3] http://www.biblindex.mom.fr/

[4] Les Pères dans la foi 60, Ed. Migne, Paris, 2010 : http://www.migne.fr/PDF/PDF_60.htm

[5] http://www.sources-chretiennes.mom.fr/index.php ?pageid=ecdotique

[6] http://www.migne.fr/Evenement_2010.htm, vidéos intégrales sur http://www.singer-polignac.org/fr/component/notschkafsp/ ?task=evenement&uid=719