Entretien avec François CASSINGENA-TREVEDY
lundi 10 août 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

François CASSINGENA-TREVEDY, vous êtes l’un de nos meilleurs connaisseurs d’Ephrem le Syrien dont vous assurez l’édition et la traduction des œuvres pour les Sources Chrétiennes. Vous avez été aussi en 2006 la cheville ouvrière du colloque qui s’est tenu à l’abbaye de Ligugé à l’occasion du XVIIe centenaire de la naissance du Maître syrien [1]. Pouvez-vous nous dire comment vous avez rencontré ce maître spirituel qui fut aussi un grand poète ?

Mes études de Lettres Classiques comme mon contexte familial m’ont mis de façon précoce au contact des Pères. En 1979, désireux de rendre plus étroit et savoureux mon commerce avec l’Écriture, j’ai entrepris l’étude de l’hébreu biblique : par là, je devenais sémite ! L’hébreu m’a conduit à l’araméen. Mais surtout, sensible au langage poétique et me promenant parmi mes amis du IVe siècle, j’ai rencontré des textes éblouissants de l’hymnographe d’Édesse : il n’y avait qu’un pas à franchir de l’araméen biblique à la belle langue littéraire qui s’est formée dans la région d’Édesse, le syriaque, pour boire directement à cette « source chrétienne » encore trop peu connue et contribuer, avec d’autres, à la faire connaître. Le Père François Graffin, sj., au soir de sa laborieuse vie consacrée aux études syriaques, se fit mon « pédagogue » et je ne saurais jamais assez dire combien je lui dois. Au demeurant je devrais dire également ici tout ce que, du point de vue de la méthodologie, de l’esprit, et de la vision générale du monde tardo-antique, je dois à d’autres maîtres que, comme étudiant, et avant de devenir moine, j’avais eu le bonheur de fréquenter : Marguerite Harl, André Mandouze, Jacques Fontaine. Bref, mon amitié personnelle pour Éphrem se situe au confluent d’un amour de l’Écriture, d’un intérêt « universel » pour les Pères, d’un tempérament poétique, d’une expérience liturgique quotidienne et en perpétuelle réflexion sur elle-même : à seize siècles de distance, nous étions faits l’un pour l’autre.

Qu’est-ce qu’Ephrem vous a personnellement fait découvrir tant sur le plan humain que spirituel ?

Sans doute l’ai-je déjà donné à entendre en retraçant la genèse de notre amitié. Mais je puis être plus précis. Ce qui est remarquable chez Éphrem, c’est un certain émerveillement (il aime beaucoup ce mot) naturel et constant devant ce qu’il appelle les « mystères » (le mot syriaque raza n’est guère facile à traduire en français !) : mystères, ou plutôt symboles de l’Écriture et de la Création qui sont pour notre « théologien-poète » deux livres indispensables et inséparables. Quant à l’appellation traditionnelle de « cithare du Saint-Esprit », qui lui est décernée, elle s’appuie bel et bien sur le déploiement d’une riche métaphore à travers laquelle il exprime tout à la fois son propre ministère poétique, le caractère profondément symphonique des Écritures dont le Christ est la clef herméneutique, le mystère de l’Église dont l’unité est la vocation. Je me permets de renvoyer ici à un très long article que j’ai publié dans la revue Le Muséon, en 2008. Il y a chez Éphrem un don étonnant de fraîcheur : parmi tous les Pères, il est sans doute celui qui, pour cette fraîcheur de vue théologique et de style, mérite le plus d’être tenu pour une « source » chrétienne. L’exégèse d’Éphrem débouche immédiatement sur la mystagogie (initiation chrétienne) et sur l’expérience spirituelle.

Patrologue et moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé, nous ne sommes pas trop surpris par le propos de votre dernier livre, « Les Pères de l’Eglise et la Liturgie » [2]par lequel vous nous invitez à découvrir ou redécouvrir la liturgie comme un lieu d’expérimentation commun aux Pères et à notre génération contemporaine. Comment la liturgie peut-elle être ce pont jeté par-dessus les siècles et en même temps invitation à oser l’aujourd’hui de Dieu ?

Ce livre est le fruit de quinze ans de lecture serrée des Pères. Provoqué tout à la fois par ma propre expérience de la liturgie comme par certains débats actuels autour de la liturgie, j’ai voulu interroger, de l’intérieur, leur expérience de la liturgie, pour y trouver, non pas seulement un vestige, mais une source et une indication toujours pertinente. Sans doute, nous ne sommes plus des hommes du IVe siècle, encore que notre époque présente bien des analogies avec celle-là. Mais le charisme des Pères, loin d’être momentané dans l’histoire, est en réalité constant et récurrent, non pas tant parce qu’une dimension étroitement normative s’attacherait à leurs écrits, mais parce que leur expérience vivante nous fait signe : les Pères ne sont pas des in folios, ni des tomes de collections savantes, mais des hommes qui ont vécu de manière plénière, passionnée même, leur rapport à l’Écriture, aux éléments structurels de la vie chrétienne, à l’humanité contemporaine dont ils avaient, pour un nombre considérable d’entre eux, la responsabilité pastorale, et finalement à Dieu lui-même. Sans compter que l’époque à laquelle je me suis attaché est sans doute, avant d’autres époques elles aussi décisives (renaissance carolingienne, suite du Concile de Trente, suite de Vatican II), une époque fondamentale quant à la formation de la liturgie chrétienne, de son répertoire euchologique autant que de son espace, de son cycle et de son tempérament.

Vous insistez dans votre ouvrage sur la « concélébration » clercs/laïcs dans l’action liturgique à l’époque des Pères. Y aurait-il là un appel ou même une conversion à vivre pour les communautés chrétiennes afin de retrouver une plus grande fidélité à l’Esprit de la liturgie ?

De fait, le premier chapitre de mon ouvrage, intitulé « L’Assemblée », est fondamental, à commencer par la place qu’il occupe dans l’architecture d’ensemble, puisque c’est par là que, ne faisant que me plier à l’évidence des textes patristiques, je commence mon édifice. Incontestablement, l’élément le plus fort dont les Pères ne cessent unanimement de nous instruire, quant à l’essence de la liturgie et aux modalités concrètes de sa mise en œuvre, est son caractère communautaire. Le Concile Vatican II l’a parfaitement compris en inaugurant la réforme liturgique. Mais, compte tenu de certains oublis, il y a amplement lieu de le redire aujourd’hui ; du reste, l’on ne fait jamais œuvre d’historien sans regarder à son propre temps. Aussi mon livre, document pour les spécialistes, se veut-il lui aussi « source » vive et utile pour le Peuple de Dieu, tout entier concélébrant, dans la variété et l’ordre de ses ministères auquel un Basile de Césarée, par exemple se montrait si attentif. L’Esprit de la liturgie n’est autre que l’Esprit Saint lui-même, Celui de l’épiclèse sur les dons, mais aussi sur les concélébrants qu’il invite à une « philocalie », c’est-à-dire à fêter ensemble, par leur présence attentive et intelligente, par leur chant, par leur silence, par leurs gestes, la Beauté de Dieu. Les Pères ne disant jamais si bien leur joie et leur émotion qu’au spectacle et à l’écoute de l’assemblée chrétienne qui prie publiquement les Psaumes ; pour Jean Chrysostome, la liturgie, lorsqu’elle bat paisiblement son plein, ressemble à ce que le poète Eschyle appelait « le sourire innombrable des vagues marines ».

Des projets du côté d’Ephrem ou d’un autre Père d’Orient ou d’Occident ?

La spécialisation ne saurait déboucher sur l’isolement. Dans la mesure où ils appartiennent à un monde aux interconnections et aux échanges multiples, les Pères invitent d’eux-mêmes à l’universalité : l’on ne peut s’intéresser à l’un d’entre eux sans se rendre familier des autres. L’an passé, je me suis intéressé à la prédication de Jean Chrysostome lors de l’affaire des « Statues » à Antioche, en 387. Pour l’instant je prépare mon intervention pour le Colloque de La Rochelle ainsi qu’une étude thématique sur les Confessions d’Augustin, laquelle donnera matière à une conférence au monastère du Jassoneix, à Meymac, le 19 septembre. Aucune spécialisation patristique ne saurait dispenser de se rendre régulièrement à cette capitale qu’est décidément Augustin. Enfin, pour faire bonne mesure, j’ai eu l’idée d’une rencontre ligugéenne de deux jours (11-12 décembre 2009) pour célébrer le quatorzième centenaire présumé de Venance Fortunat, un poète lui aussi, et une grande figure poitevine… Plusieurs universitaires et l’Archevêque de Poitiers, Mgr. Albert Rouet, ont répondu à cet appel. L’amitié des Pères est une merveilleuse génératrice d’amitiés contemporaines : c’est ainsi qu’ils continuent, en ces temps qui sont les nôtres, de faire Église.

[1] Colloque international Ephrem le Syrien - XVIIe centenaire de la naissance d’Ephrem le Syrien. 7-9 juin 2006 à Ligugé

[2] François Cassingena-Trévedy, Les Pères de l’Église et la liturgie un esprit, une expérience de Constantin à Justinien, préface de Michel-Yves Perrin, Desclée De Brouwer , collection Théologie à l’université, Paris, 2009