« Vision que vit Isaïe », collection « La Bible d’Alexandrie »
mardi 10 décembre 2019
par Jean-Claude LARCHET

Ce volume se rattachant à la collection « La Bible d’Alexandrie » qui propose progressivement une traduction abondamment annotée de la Bible selon la version grecque de la Septante, a une physionomie différente de celle des autres volumes par sa couverture et par son contenu. Étant donné le volume du texte, A. Le Boulluec et P. Le Moigne ont choisi de présenter son intégralité sans annotation, réservant celle-ci à un volume séparé, à paraître ultérieurement. Le texte est néanmoins suivi ici d’une brève présentation, qui précise aussi l’esprit de la traduction proposée. Cette présentation est suivie d’un glossaire relatif aux personnes et aux lieux, qui est fort utile pour ce texte, mais aussi pour d’autres textes de la Bible.

Rappelons que la Septante, traduction grecque de la Bible hébraïque élaborée à Alexandrie vers 270 avant J.-C. par 72 traducteurs, est le texte de référence de la Bible pour les Pères grecs et aujourd’hui encore pour l’Église orthodoxe.

La version de la Septante est souvent une interprétation, obéissant à certains principes spirituels, qui l’écarte parfois sensiblement du texte hébreu (il y a souvent aussi des différences de numérotation des chapitres et des versets). Cela est vrai en particulier pour le texte d’Isaïe. Les deux éditeurs, dans leur présentation notent : « Le lecteur de ce livre, s’il consulte en parallèle une traduction française du livre d’Isaïe faite sur l’hébreu, sera très certainement surpris de l’envergure, quantitative et qualitative, des différences qu’il observera entre les deux versions.

De fait, l’auteur de la LXX d’Isaïe s’écarte très souvent de son modèle hébreu, pour suivre une voie propre. » Par exemple, là où le texte hébreu dit : « Préparez le massacre de ses fils pour la faute de leur père. Qu’ils ne se lèvent plus pour conquérir la terre et couvrir de villes la face du monde », le texte grec dit : « Prépare tes enfants pour qu’on les gorge à cause des fautes de ton père, afin qu’ils ne se lèvent pas, qu’ils n’héritent pas de la terre et qu’ils n’emplissent pas la terre de guerres » (14, 21). Là où le texte hébreu dit : « C’est pourquoi, ce qu’ils ont pu sauver et leurs réserves, ils les portent au-delà du torrent des Saules », le texte grec dit : « Se peut-il encore qu’il soit sauvé ? Car je conduirai des Arabes contre le ravin, et ils le prendront » (15, 7). Là où le texte hébreu dit : « Envoyez l’agneau du maître du pays, de Séla, située vers le désert, à la montagne de la fille de Sion », le texte grec dit : « J’enverrai comme des reptiles contre le pays de la montagne de Sion : serait-elle un rocher désert ? » (16, 1). Là où le texte hébreu dit : « Oui, comme une femme délaissée et accablée, Yahvé t’a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu », le texte grec dit le contraire : « Ce n’est pas comme une femme abandonnée et découragée que le Seigneur t’a appelée, ni comme une femme haïe dès sa jeunesse, dit ton Dieu » (54, 6).

A. Le Boulluec et P. Le Moigne soulignent que la différence ne vient pas de ce que le traducteur grec aurait mal connu l’hébreu, ou mal compris le texte original, ou aurait disposé d’un texte de référence différent de celui que nous connaissons maintenant, mais d’un choix conscient et raisonné de sa part, obéissant à un projet théologique tout à fait cohérent. Ils notent encore que « cette traduction, pour éloignée qu’elle soit de son modèle et du texte hébreu que nous lisons aujourd’hui, n’est cependant pas une trahison. Il semble bien que l’auteur, un juif très probablement lettré, ait voulu actualiser le message biblique qu’il avait la charge de transmettre ».

A. Le Boulluec et P. Le Moigne ont réalisé ici une très bonne traduction française même si certains choix sont parfois discutables (comme celui de rendre partout le mot pneuma par souffle, alors qu’il signifie parfois esprit). Cette traduction sera utile aux fidèles orthodoxes, qui, durant une partie du Grand Carême, ont comme tâche de lire journellement le livre d’Isaïe. Ce livre occupe évidemment aussi une place importante dans les Vêpres des fêtes, où les parémies (lectures de l’Ancien Testament ayant une dimension prophétique par rapport à l’Économie du Verbe incarné) l’incluent presque toujours.

Jean-Claude Larchet

Source : orthodoxie.com