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Bakurios, « premier roi chrétien d’Ibérie »
jeudi 20 septembre 2012
par Pascal G. DELAGE
popularité : 2%

Le retour de Bakurios en Ibérie

Si nous situons le retour de Bakurios en Ibérie sous le règne – ou plutôt sous la régence de son frère Tʻrdat, celui-ci doit prendre place après 394 (présence à la bataille de la Rivière Froide). Par ailleurs, le texte de La conversion du Kʻartʻli nous dit que Tʻrdat accéda à la tête du royaume parce que les fils de Varaz-Bakʻar (II) étaient trop jeunes pour régner, que c’était un roi pieux (entendons pro-chrétien) mais qu’il demeura dans l’obédience perse. L’ainé des enfants de Varaz-Bakʻar (II), Pharsamanios, fut retenu à Constantinople, probablement comme otage – comme le sera 20 ans plus tard Nabarnugios – et où il occupa un commandement militaire – comme Bakutios dans les années 380. Une indication chronologique nous est laissée par la Vie de Pierre l’Ibérien : Pharsamanios dut fuir la cour de Constantinople à la suite d’une intrigue ourdie par l’impératrice Eudoxie [23]. Or Eudoxie mourut en octobre 404. Le clash avec le prince ibérien a pu se produire vers 400. Il était alors investit d’un commandement militaire et peut avoir 20/25 ans, ce qui le fait naître vers 375. Son père Varaz-Bakʻar II a donc du mourir au plus tard vers 390.

Une telle datation s’accorde aussi avec la date de naissance de la grand-mère paternelle de Pierre l’Ibérien. Le père de ce dernier, le roi Bosmarios, peut être né vers 385/90 et sa propre mère, Osduktia, la sœur de Pharsamanios, vers 370. Le jeune transfuge Pharsamanios ne régna guère sur l’Ibérie selon le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 137) et mourut prématurément tout comme son demi-frère Mirdat qui lui succéda et qui essaya de secouer la mainmise perse sur l’Ibérie. Il fut très rapidement vaincu, capturé et conduit à Ctésiphon où il mourut (Q 138).

C’est alors que les princes issus de la lignée Rev se retrouvèrent à la tête de l’Ibérie alors qu’ils étaient déjà âgés, et cela conformément à un serment qu’aurait prêté la princesse Salomé quarante ans plus tôt selon le texte de La conversion du Kʻartʻli de ne pas chercher à régner sur l’Ibérie tant qu’il y aurait des descendants de Varaz-Bakʻar I (Q 137).

Le frère du grand Bacurius était le bienheureux Archilios (Arčʻil) qui régna en même temps que Bacurius et Bosmarius selon la coutume de la maison royale d’Ibérie. Il vécut dans un grand âge et finit sa vie dans la chasteté et la piété [24].

Mais un texte beaucoup plus proche des événements nous rapporte qu’un roi Bakurios régna sur l’Ibérie vers 410/415. Il s’agit du témoignage du biographe du moine Mesrop, l’inventeur de l’alphabet arménien (et peut-être aussi de l’alphabet géorgien). Ce texte de Korwin a été rédigé peu de temps après la mort de Mesrop en février 440.

Une nouvelle fois, après être demeuré en Siounie, le bien-aimé du Christ fut repris du désir de s’occuper des régions barbares et par la grâce de Dieu, il entreprit de à créer un alphabet pour la langue géorgienne. Pour cela, il écrit, arrangea, créa un ordre. Puis prenant quelques disciples, Il arriva dans les régions de la Géorgie. S’y étant rendu, il alla se présenter lui-même au roi Bakurios et à l’évêque de ce pays, Moïse. Il plaça son talent à leur disposition, les entreprenant de son œuvre et requérant leur aide et ils le favorisèrent en tout. Il trouva un Ibérien du nom de Jagha, un homme lettré et pieux. Le roi ibérien ordonna alors que des jeunes gens soient appelés des différentes régions et provinces de son royaume et mis à disposition du vardapet. Les ayant pris avec lui, Mesrop les forma par son éducation et avec son énergie et sa charité pastorale, il supprima de leurs âmes la crasse purulente du culte des esprits et des fausses idoles. Les ayant ainsi purgés de leurs traditions au point qu’ils en perdirent le souvenir, ils pouvaient eux-aussi s’exclamer : « J’ai oublié mon peuple et la maison de mon père. » Et ceux qui furent ainsi accueillis prémices de tant des langues distinctes et différentes, il les lia ensemble par les liens des divins commandements, les transformant en une seule nation, les adorateurs de l’Unique Dieu. Parmi eux, furent trouvés des hommes dignes d’atteindre l’ordre des évêques. Ainsi cet homme saint et pieux du nom de Samuel qui devint évêque du Palais. Quand Mesrop eut organisé le culte à rendre à de Dieu dans toutes les régions de l’Ibérie, il prit prendre congé d’eux et retourna en Arménie où il rencontra Sahak, le Catholicos des Arméniens, lui racontant tout ce qui s’était passé. Alors ensemble, ils glorifiaient Dieu et le Christ ressuscité [25].

Bakurios est bien présenté comme un roi de l’Ibérie, toutefois en mentionnant Samuel, futur évêque du Palais [26], il semble que l’évêque Moise qui est au côté du roi Bakurios n’a pas ce statut réservé au prélat qui devait siéger à Mcʻxétʻa près du monarque ibérien. C’est probablement cela qui amena Cyrille Toumanoff à voir en Bakarios non un roi d’Ibérie mais plutôt un vitaxe de Gogarène (un canton « mouvant » entre Arménie et Ibérie), le nom de l’évêque Moïse n’étant pas connu par la Conversion du Kʻartʻli alors que celle-ci conserve la mémoire de la liste des premiers évêques de la capitale Palais.

Le même texte de la Vie de Mesrop nous raconte encore qu’une deuxième fois le saint moine polygraphe se rendit en Ibérie (probablement vers 410/15) après avoir conduit une mission dans la province arménienne du Gardman où il bénéficia du concours du prince Khurs : « c’était à l’époque où Ardzil devint roi d’Ibérie » [27]. Il semble assez probant que cet Ardzil soit à identifier avec Arčʻil, le frère de Bakurios. A quel roi succéda Arčʻil ? Bakurios ou Mirdat selon le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 139) ?

Après sa visite en Ibérie où il ne nous est pas dit expressément que Mesrop rencontra le roi Arčʻil, le moine arménien se rendit dans le canton de Taširi (le Lori) où il fut particulièrement bien accueilli par le vitaxe Ašuša et cet évêque Samuel que nous avons déjà rencontré. Ainsi qu’il soit identifié à un vitaxe de Gogarène (le canton du Lori correspond en grande partie à cette province) ou roi d’Ibérie, Bakarios était décédé aux alentours de 415 à moins qu’il ne régna sur une autre province de l’Ibérie.

 

[23] JEAN RUFUS, Vie, 6.

[24] JEAN RUFUS, Vie, 7.

[25] KORWIN, Vie de Mesrop, 15. Cet épisode sera rappelé par MOÏSE DE KHORENE dans son Histoire d’Arménie (3, 54) : Etant allé au pays des Ibères, Mesrop crée pour eux des signes d’écritures par la grâce qu’il avait reçue d’en haut, avec un certain Djala, traducteur de grec et d’arménien. Leur roi Bakurios et leur évêque Moïse favorisent leur entreprise (traduction Jean-Pierre Mahé).

[26] Samuel est mentionné comme l’évêque du Palais par le texte de La conversion du Kʻartʻli (Q 196) sous le règne de Vaxtʻang Gorgasali.

[27] KORWIN, Vie de Mesrop, 15. Cet épisode est aussi repris par MOÏSE DE KHORENE, Histoire d’Arménie, 3, 60.

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