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Bakurios, « premier roi chrétien d’Ibérie »
jeudi 20 septembre 2012
par Pascal G. DELAGE
popularité : 5%

Varaz-Bakʻar et Bakurios

L’indication de la date de 394 par C. Toumanoff renvoie implicitement à la mort du comes domesticorum homonyme qui est toujours plus ou moins identifié avec Varaz-Bakʻar. Or rien n’indique dans le texte de La conversion du Kʻartʻli que ce prince ait eu quelques accointances côté Romains. Bien au contraire, il est raconté que Varaz-Bakʻar eut à repousser ces derniers qui envahirent sous son règne les régions occidentales de l’Ibérie (à savoir le royaume de Lazique ou Egrisi et la Klarjétie) et qu’il ne put se maintenir au pouvoir qu’avec l’aide des Perses. L’appartenance de l’Ibérie à la sphère d’influence pro-perse se poursuivra d’ailleurs sous le règne de son successeur et beau-père Tʻrdat. Ainsi le règne de Varaz-Bakʻar semble correspondre tout à fait à la situation géopolitique des pays du Caucase qui fit suite à la paix d’Acilisène signée en 387 et qui, d’une part, instaurait la partition du royaume d’Arménie et, d’autre part, sanctionnait l’entrée de l’Ibérie dans la sphère d’obédience perse.

Revenons maintenant au témoignage d’un auteur contemporain des événements qui déchirèrent l’Ibérie dans la seconde moitié du IVe siècle, à savoir Ammien Marcellin. Celui-ci nous raconte comment au lendemain de la défaite de Julien en Perse en juin 363, le roi sassanide Shapur II imposa vers 365 aux Ibériens un monarque qui lui était favorable, du nom d’Aspacure (Varaz-Bakʻar I) après avoir chassé le souverain en place et pro-romain, Sauromace (Saurmag) :

Ensuite, afin de ne rien laisser sans la marque de sa perfidie, Sapor (Shapur II) chassa Sauromace que la puissance romaine avait placé à la tête de l’Ibérie et il confia le gouvernement de cette nation à un certain Aspacure qu’il para en outre du diadème royal pour témoigner qu’il bravait notre autorité [18].

La réaction des Romains ne se fit pas attendre : en 370, l’empereur Valens envoya à son tour douze légions commandées par le comes Terentios pour rétablir dans ses droits Sauromace. Aspacure, vaincu, proposa de faire la paix avec son « cousin », sur la base d’une partition de l’Ibérie. Aspacure précise qu’il ne peut abandonner le parti de la Perse car son fils Ultra est otage à la cour de Shapur II. Rome accepta le compromis [19].

Donc vers 375, l’Ibérie se trouve partagée en deux zones d’influence, la partie occidentale — la Lazique et les régions proches de la frontière arménienne, étant gouvernée par Sauromace (sphère d’influence des Romains), et l’Ibérie orientale gouvernée par Mirdat, fils et successeur d’Aspacure/Varaz-Bakʻar (cette succession est donnée par La conversion du Kʻartʻli - Q 131). Shapur II refusa de reconnaître cet état de fait et il envoya dès qu’il le put son général Surena combattre les troupes romaines qui avait été laissées à Sauromace. Ce dernier est vaincu et disparaît de l’espace ibérien en 376/377 [20]. La mort de Valens empêchera en aout 378 une quelconque offensive des Romains en faveur de la dynastie de Sauromace qui leur était favorable [21].

Deux réflexions s’imposent. D’une part est rappelée dans le texte d’Ammien Marcellin la parenté de Sauromace et d’Aspacure. Saurmag et Varaz Bakʻar sont consobrini (cousins germains) [22] . Si le texte de La conversion du Kʻartʻli ne raconte pas cette guerre entre pro-Romains et pro-Perses, elle relate bien un conflit entre le fils du roi Miriam/Murabanes (mort en 361), nommé Bakʻar et son neveu – non nommé – fils du prince Rev (mort en 360) et de la princesse arménienne Salomé. Selon cette tradition, le fils de Salomé était soutenu par les Arméniens (on peut extrapoler en disant les « chrétiens ») alors que Bakʻar rechercha l’alliance des Perses (Q 130). Le conflit s’apaisa sous la double médiation des Romains et des Perses, Salomé et ses fils recevant même une principauté autour de Rustʻavi dont ils devinrent les princes. Derrière cette relecture assez lénifiante des événements de la seconde moitié du IVe siècle, il est clair que nous avons bien affaire au même conflit que celui décrit par Ammien Marcellin et que Sauromace/Saurmag est le prince ibérien non-nommé par La conversion du Kʻartʻli.

Par ailleurs, la version géorgienne de La conversion du Kʻartʻli précise bien que Salomé avait plusieurs garçons. Si l’un d’entre eux est Saurmag, l’autre est Tʻrdat dont le texte même La conversion du Kʻartʻli précise d’une part qu’il est le fils de Rev et de Salomé (Q 137) et que d’autre part, il est le père d’une des deux femmes du roi Varaz Bakʻar II (Q 134)). Comme je l’indiquai un peu plus haut, je propose de voir en ce Tʻrdat également le père d’Arčʻil et du « grand Bakurios ». En 376/77 à la suite de la défaite et peut-être de la mort de son oncle Saurmag, Bakurios a pu se réfugier dans l’empire romain jusqu’à la mort du dernier roi ouvertement pro-perse et anti-chrétien Varaz Bakʻar (II).

 

[18] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 27, 12, 4 (trad. Marie-Anne Marié, C.U.F., 1984).

[19] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 27, 15-18.

[20] L’indication chronologique est donnée par AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 7.

[21] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 2. 4 et 7.

[22] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 30, 2, 2. 4 et 7.

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