L’Eglise d’Aquitaine au Ve s. ou de l’art de gérer les transitions
vendredi 10 mars 2017
par Pascal G. DELAGE

Grandeurs et servitudes de l’épiscopat aquitain.

Il semble bien que les évêques d’Aquitaine comme ceux du reste de la Gaule se soient réjouis de la montée en puissance d’un roi pro-catholique, véritable « nouveau Constantin » et prêchant même la croisade « anti-arienne » si l’on en croit Grégoire de Tours : « C’est avec beaucoup de peine que je supporte que ces Ariens occupent une partie des Gaules. Marchons avec l’aide de Dieu et quand ils auront été vaincus nous soumettrons leur terre à notre domination » [1]. Les évêques ne se firent donc pas tirer l’oreille pour participer au premier concile « franc » convoqué par Clovis le 10 juillet 511. On y retrouve là Pierre de Saintes, Cronopius de Périgueux, Adelfius de Poitiers, Lupicinus d’Angoulême et Cyprianus de Bordeaux, le métropolitain de l’Aquitaine Seconde. Les canons de ce concile sont des réponses circonstanciées à des questions précises que posait Clovis comme la réintégration des prêtres ariens (c. 10) ou le statut des bénéficiaires du droit d’asile (c. 1-3). Le concile rappelle que l’Eglise est classiquement composée de laïcs et de clercs, mais de façon plus surprenante le canon 4, inspiré par le nouveau pouvoir, précise qu’il est interdit « d’ordonner un laïc ». Ce qui pose un problème. Ne pourront donc être clercs que des fils ou des petits-fils de clercs. Or l’Eglise depuis plus d’un siècle décourage le mariage des clercs. Fort heureusement le même c. 4 prévoit un compromis : un laïc pourra être finalement ordonné mais et seulement avec la permission du roi ou de son représentant (le comte). A Orléans, Clovis s’affiche donc non seulement comme le protecteur de l’Eglise catholique, la seule qui ait le droit d’exister, mais le roi franc se donne surtout le moyen d’une Eglise qui soit entièrement acquise à sa cause, chaque nomination épiscopale devant être avalisée par le pouvoir royal.

Nous en avons un exemple précoce pour notre région avec l’évêque Aphtonius d’Angoulême nommé vers 542/3 et qui, selon la Chronique d’Adhémar de Chabane (1, 16), aurait été un ancien officier du roi franc. Cette nomination allogène est peut-être à mettre en lien avec la zone de peuplement franc repérée entre Saintes et Angoulême (nécropoles de Chadnier, Biron, Herpes). Vers 566, toujours à Angoulême, lui succède un autre Franc, Maracharius, qui était jusque-là le comte de la cité. C’est d’ailleurs plutôt un bon évêque qui se dépense pour l’évangélisation et « construit de nombreuses églises et maisons religieuses ». Il meurt au bout de 7 ans d’épiscopat ayant été empoisonné – pense-t-on – par celui qui allait lui succéder, Fronton. Ce dernier ne survécut que quelques mois à la mort de Maracharus. Il s’en suivra une guerre privée entre le nouvel évêque d’Angoulême, Héraclius, et le neveu de Marachius, le nouvel évêque d’Angoulême récusant la thèse du complot [2]. Cette guerre fit de nombreux morts et ne prit fin qu’avec la mort imprévue – et donc miraculeuse – du neveu, Nanthin (celui-ci en avait surtout après les biens que son oncle Maracharius avait légué à l’Eglise d’Angoulême). Vers 583/4, Bordeaux reçoit comme évêque un personnage au lignage prestigieux, un prince franc, Bertranchmus, le fils d’Ingitrude, la sœur de la reine Ingonde (Bertrand était donc le cousin germain des rois Caribert, Gontran et Sigisbert). A la même époque, nous observons d’autres nominations de prélats d’origine franque tant à Poitiers (Marovée vers 570), qu’à Périgueux (Saffarius vers 590) ou Toulouse (Magnulphe vers 580).

   

Il est clair que nous avons affaire-là à une ingérence généralisée du pouvoir royal. Jusque-là l’épiscopat d’Aquitaine avait été détenu par les grandes familles d’origine gallo-romaine. Se succédèrent ainsi sur le siège de Bordeaux deux Leontius (oncle et neveu) qui descendaient de l’hôte de Sidoine Apollinaire. Leontius II (vers 548 – 582) était lui-même l’époux de Placidina, la fille d’un évêque de Bourges, Arcadius, et en elle coulait le sang de l’empereur Avitus (et peut-être même celui de l’empereur Théodose Ier). La gens bordelaise avait probablement aussi donné un évêque à Paris en la personne d’Aemilianus (..533-541…) et était alliée à la lignée des évêques de Limoges. Pour sa part, Palladius de Saintes était issu d’une famille noble de Bourges liée à de nombreux évêques de cette dernière ville. Fortunat nous rappelle l’origine illustre de Cronopius de Périgueux (…506 – 533) et son action apostolique : De deux côtés de votre famille, une lignée de prêtres a conflué vers vous : la dignité pontificale vous est échue en héritage. Une digne succession vous a procuré à juste titre ce rang, si bien que, dès lors, cet honneur vous était dû presque de droit. Votre noblesse est issue d’une antique race d’ancêtres, mais plus encore vous êtes noble dans le Christ par votre vertu. Vous aviez le visage paisible, l’âme tranquille et, avec un cœur pur, un front sans nuages. De votre bouche le nectar coulait avec les mots et les flots de votre éloquence surpassaient en douceur les rayons du miel. Vous étiez un vêtement pour ceux qui étaient nus, un manteau pour qui avait froid : qui venait se mettre à couvert sous votre toit s’en retournait couvert lui-même. Vous avez placé toutes vos richesses dans le ventre des indigents : ainsi demeurent-ils pour vous à jamais des trésors vivants. Ce fut le privilège de l’affamé de vous recevoir comme une nourriture, de l’assoiffé de vous recevoir comme une boisson, de l’affligé et de l’exilé de voir en vous un secours. Vous avez repeuplé votre ville vidée de ses habitants et ils revirent leurs foyers, leur rançon payée par vous. La brebis que le loup avait arrachée à la bergerie au milieu des violences et des grincements de dents, une fois rendue, exulte grâce à vous, le pasteur du troupeau. Sans tarder, vous avez rétabli dans leur antique splendeur les temples qui avaient brûlé, mais cela vous vaut dans les cieux une maison à l’abri de la ruine [3]. Il faudra revenir sur cet intéressant portrait d’évêque.

Toutefois l’antique noblesse de ces évêques pesait peu face à la volonté affichée des rois francs de contrôler les nominations épiscopales. Ainsi à la mort de l’évêque Eusèbe de Saintes (…533-541…), le roi Clotaire imposa son candidat, Emerius. Dès la mort du prince en 561, le métropolitain Léonce II convoqua un concile provincial pour casser cette ordination. Ce que ne goûta guère Caribert, un des fils du royal défunt, qui rétablit de force l’évêque déposé et condamna Léonce à une forte amende [4]. La très forte somme que dut verser Leontius de Bordeaux est peut-être à l’origine de ces interventions somptuaires à Saintes comme l’achèvement de la basilique Saint-Vivien et la réfection de la basilique Saint-Eutrope que Fortunat élégamment présente comme des actes d’évergésie [5]. Le malheureux Heraclius, prêtre de Bordeaux et élu au siège de Saintes pour remplacer Emerius, fut par la suite « recyclé » sur le siège d’Angoulême vers 580.

   

Challenge pour l’encadrement des communautés.

Qu’il s’agisse de Maracharius, Leontius ou de Cronopius, les sources littéraires - mais qui sont toutes d’origine épiscopale - insistent sur l’œuvre édilitaire de ces évêques du VIe siècle. Sous les auspices du pouvoir franc, les pontifes construisent et rénovent. A côté de ses interventions saintaises, Leontius de Bordeaux est à l’origine des églises rurales de Saint-Denis-de-Pile dans le Bordelais, de Pompéjac et de Vernemet en Agenais. Saffarius de Périgueux est célébré par une inscription trouvée sur place comme l’auteur de l’église de Fleix (« Au nom du Christ, Saffarius, évêque, a édifié la maison de Dieu » [6]). Apthonius est associé à la reconstruction de la cathédrale qui, fait rare, change de titulature et de Saint-Saturnin devient Saint-Pierre [7]. Palladius de Saintes rénove la vieille cathédrale, y établit treize autels et demande à cet effet des reliques à Grégoire Ier, l’évêque de Rome qui lui envoie des brandea des martyrs Pierre et Paul, Laurent et Pancrace [8], il développe le culte de saint Eutrope pour qui il fait édifier une nouvelle basilique pour y transférer le corps du martyr [9]. La protection de Clovis et de ses successeurs s’accompagne dès le début du VIe siècle d’une politique prestigieuse de construction et de rénovation qui ne mobilise pas uniquement l’épiscopat : à Poitiers, l’abbé Fridolin entreprend des travaux de grande envergure à Saint-Hilaire.

La christianisation va reposer principalement sur deux axes : l’intégration au corps ecclésial par la liturgie baptismale dont les évêques demandent à ce qu’elle continue à se dérouler à Pâques dans le baptistère qui jouxte la cathédrale (cf. le baptistère Saint-Jean à Poitiers, celui retrouvé il y a peu à Limoges) et l’extraordinaire vogue des pèlerinages associés aux cultes des reliques dont un des aspects majeurs est de permettre à des chrétiens « de base » de passer dans la clientèle d’un saint prestigieux qui le protégera des puissants, des démons et de la maladie. Cette recherche de protection se poursuivait post-mortem par l’inhumation ad sanctos (auprès du saint), ce qui donnera naissance aux grandes nécropoles suburbaines (Saint-Seurin à Bordeaux, Saint-Hilaire à Poitiers, saint-Ausone à Angoulême, Saint-Eutrope ou Saint-Vivien à Saintes) Mais cela n’est pas si simple que ça. Si les évêques se sont assurés assez rapidement le contrôle des « corps saints » en transférant les reliques ou les « corps saints » dans une église publique comme le fait Palladius pour le martyr Eutrope ou en monumentalisant une memoria de droit privé, cela devenait plus difficile quant à l’encadrement des populations rurales dont la pratique religieuse tournait autour des oratoires fondés par les puissants dans leurs villae (Thaims pour la Charente-Maritime, Camblanes, Saint-Germain-du-Puch ou Targon en Gironde, Séviac dans le Gers par exemple…).

Certes ces oratoires étaient consacrés par l’évêque local comme à l’époque précédente ainsi que l’évoque Grégoire de Tours : « J’ai dédié des églises et des oratoires et je les ai honorés des reliques des saints » [10] mais ils échappent le plus souvent au contrôle épiscopal au profit des seigneurs qui les ont fondés. Tout au long du VIe siècle, les évêques ne cessent de se plaindre des libertés que s’accordent les potentes de leur diocèse ainsi que les clercs qui desservent leurs lieux de culte. Ainsi le concile d’Agde distingue la parrochia où l’assemblée est légitime et régulière de l’oratorium qui est de statut privé (c. 21, repris par le c. 25 à Orléans en 511). Mais il n’est nullement remis en cause le droit pour les aristocrates de fonder des églises, les évêques réunis en concile à Orléans suggérant presque timidement qu’on veuille bien leur demander la permission de fonder un nouvel oratoire (c. 7 à Orléans). De fait en raison de la taille des diocèses aquitains et de la théologie augustinienne du baptême, il est devenu nécessaire d’installer des relais ecclésiaux au plus près des populations rurales, au risque de fractionner la communion ecclésiale rassemblée autour de son évêque. Le concile d’Orléans insiste pour que tous les chrétiens se rassemblent à la cathédrale pour les grandes fêtes : « qu’il ne soit permis à aucun chrétien de la ciuitas de célébrer dans son domaine les solennités de Pâques, de la Nativité et de la Pentecôte sauf lorsqu’il sera établi que la maladie l’a retenu » (c. 25). Le renouvellement de cette mise en garde en 535 nous laisse entendre que les puissants dorénavant n’ont guère besoin de l’évêque pour pratiquer leur religion. Certes l’évêque doit ordonner les desservants des servants ruraux mais ceux-ci sont « présentés » par les propriétaires de grands domaines et s’affranchissent parfois même de l’autorité de l’évêque en se couvrant de l’autorité de leur maître (c. 33 et c. 26 du concile d’Orléans en 541). Si au VIe siècle, les évêques espèrent encore transformer les oratoria in agro proprio en paroisses placées sous leur juridiction, les nouveaux seigneurs issus de la fusion des aristocraties franque et gallo-romaine se réserveront en fait le contrôle de ces sanctuaires pour mieux affirmer leur pouvoir sur les populations qui leur sont soumises. On peut peut-être percevoir un écho de cette tension dans le conflit qui opposera l’évêque Palladius de Saintes au comte Antestius [11]. Si, de fait, il est d’abord reproché à Palladius un crime de lèse-majesté, il est notoire que l’évêque a été lâché par les nobles et les clercs saintais, en tout cas c’est ce que veut nous faire entendre Grégoire de Tours qui n’aime pas Palladius.

   

Réalisation et limites de la christianisation : que sont devenus les païens ?

En parcourant les sources littéraires ou les canons des conciles, nous avons vu les cités d’Aquitaine s’orner de cathédrales et de basiliques suburbaines, des évêques célébrant les grandes fêtes et les mystères de l’initiation chrétienne, assurant l’évangélisation par la prédication et le bon déroulement des pèlerinages. Ils doivent veiller sur les pauvres, les prisonniers et les étrangers ainsi qu’à la constitution d’un clergé pour encadrer les populations chrétiennes. Populations chrétiennes ? Nos sources parlent des nobles mais qu’en est-il de la grande majorité des paysans travaillant sur les latifundia des puissants ? De façon très significative, le Bréviaire d’Alaric n’a pas repris les lois romaines interdisant le paganisme. Est-ce le signe que le paganisme a disparu ou que le pouvoir goth ne souhaite pas légiférer sur des traditions religieuses ancestrales encore largement partagées par leurs tribus ? Même discrétion dans les conciles mérovingiens sur le paganisme. Seuls trois ou quatre canons dénoncent des « superstitions » comme les calendes de janvier mais le c. 20 du concile d’Orléans II (533) ou le c. 15 d’Orléans IV (541) témoignent de la persistance du paganisme et même de la pratique des sacrifices d’animaux. Il ne faut pas oublier que les Francs sont très majoritairement païens à la veille du baptême de Clovis.

Au VIe, les grandes nécropoles « en plein champs » de Biron, Chadenac, d’Herpes en Saintonge probablement liées à la présence de contingents germaniques, ne présentent pas de signes de christianisation et ces derniers n’apparaissent que de façon très discrète à Neuvic à la même époque (plat estampée de croix chrismée, deux croix sur un ensemble de 40 inscriptions). Il semble bien que ce ne soit que dans un second temps que ces nécropoles aient attiré l’implantation d’un lieu de culte chrétien comme dans le cas de Civaux toujours au VIe siècle qui présente le cas relativement rare d’une église construite sur unfanum gallo-romain (ce qui n’exclut pas la présence à proximité d’un mausolée chrétien d’où pouvait provenir l’épitaphe de Servilla et d’Aeternalis [12]. Cette église dédiée aux martyrs milanais Gervais et Protais, sera tout de suite dotée d’une cuve baptismale pour assurer l’animation et la pérennité de l’embryon de communauté chrétienne qui se met alors en place. S’il est acquis que le christianisme s’est imposé rapidement comme « culture dominante » au Ve siècle dans l’aristocratie gallo-romaine, l’église de Civaux est l’humble témoin de ces petits centres religieux qui, loin de la cathédrale et du palais, assura le passage lent, très progressif au christianisme d’un monde qui se recomposait aux lendemains des grandes invasions.

[1] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 2, 37

[2] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 5, 36

[3] cf. Venance Fortunat, Carmen, 4, 8

[4] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 4, 26

[5] cf. Fortunat, Carmen, 1, 12 et 13

[6] Inv. n° G 361

[7] cf. Adhémar de Chabannes, Chronique, 29

[8] cf. Grégoire le Grand, Ep. 6,49

[9] cf. Grégoire de Tours, De la gloire des martyrs, 56

[10] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 10, 31

[11] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 8, 43

[12] CIL 13, 1161